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C’est un personnage que l’on croirait échappé d’un roman. Pas un héros, non, plutôt un type étrange au CV sulfureux… Né en 1956, nazi d’opérette, barbouze au petit pied, escroc malchanceux au casier judiciaire garni, il s’est rêvé en éminence grise d’un (petit) candidat à la présidentielle. On le croyait perdu dans les oubliettes de l’histoire, voici que Michel-Roch Faci ressurgit au détour d’un chemin de campagne électorale, décidément prodigue de rebondissements. Celui-ci n’est pas le plus décisif à coup sûr, mais ce n’est pas le moins romanesque. Récit.

Ultra-royaliste

Sanglé dans un imper bordeaux fatigué, chaussé de baskets fluo, celui qui se fait appeler « Monseigneur Faci » peste contre Anne Hidalgo. À cause d’elle, il doit laisser sa vieille Mercedes en dehors de Paris et s’abaisser à prendre le métro. Il parle fort, vite, prenant à peine le temps de respirer entre d’interminables phrases à la construction complexe et au vocabulaire aussi riche que châtié.

L’homme s’est un jour présenté à Jean Lassalle et a proposé ses services à ce berger, comme lui un peu solitaire, comme lui un peu loufoque. Le contact est passé entre les deux hommes, mais Faci est resté assez évasif sur son passé : « Je lui ai dit que je représentais les ultra-royalistes. Je n’ai pas vraiment insisté sur le fait que je pouvais tout aussi bien représenter les amis de tonton Adolf. Car, vis-à-vis des camarades présents, ça serait un peu moins bien passé », se souvient-il. Même les néonazis ont une pudeur et, s’il leur arrive de mentir, ce n’est que par omission… Que voulez-vous, je suis corse, je ne peux pas être complètement honnête. Mais je suis toujours correct », s’égaie-t-il. Sa rencontre avec l’édile a réveillé en lui quelque chose d’étrange. À 62 ans, il s’est inscrit sur les listes électorales et guette chaque jour le passage du facteur qui lui délivrera sa toute première carte d’électeur.

Extrême centre

Déguisement. © DR DR

Déguisement. © DR DR

Michel-Roch Faci s’est invité un jour à la Fête de l’Humanité déguisé en général de l’Armée rouge. © DR DR

Michel-Roch Faci s’enflamme pour Lassalle. Il rêve de noyautage, cite Baudelaire : « La plus grande ruse du diable est de faire croire qu’il n’existe pas. » Puis, amusé par sa propre mégalomanie, il revient à une réalité plus terre-à-terre : « Soyons sincères, pour soutenir un berger gardien de moutons – sans parti politique – à la présidence de la République, il faut quand même une sacrée dose d’optimisme. En vérité, Jean Lassalle me plaît, car il invente un centre qui rassemble les anti-système. Je l’aime bien. Cela me change des gens que j’ai l’habitude de fréquenter », philosophe l’ancien para enamouraché du député-marcheur.

Faci participe aux rassemblements du mouvement, accompagne parfois le candidat dans ses déplacements, lui offre L’Art de la guerre et Le Prince, « deux livres qu’il faut avoir lu quand on aspire à de hautes fonctions ». Jean Lassalle le reconnaît : « Monseigneur » est bien un « soutien fantaisiste des plus acharnés à nos réunions. » Lassalle, qui a grandi entouré de gens parfois marginaux (son père accueillait d’anciens prisonniers pour les aider à se réinsérer, dont d’anciens membres d’Action directe), ne s’offusque pas des positions tranchées défendues par cet étrange personnage.

FRANCE-PARTIS-MODEM-LASSALLE © AFP

FRANCE-PARTIS-MODEM-LASSALLE © AFP

Jean Lassalle en 2013. Le Béarnais était MoDem. Il siège à l’Assemblée comme non-inscrit et est en quête de parrainnages pour la présidentielle 2017. © AFP

Bon pâtre, le député des Pyrénées-Atlantique a bien vu qu’il avait affaire à une brebis un peu égarée et n’a pas eu le cœur de l’écarter de son troupeau. Il l’a invité plusieurs fois à l’Assemblée nationale, avant de se rendre compte que quelque chose clochait. « Je ne savais pas qu’il avait été nazi. C’est sûr qu’il est parfois un peu limite, mais, que voulez-vous, ma candidature rassemble des gens passés par tous les extrêmes, comme des monarchistes… Rassurez-vous, il ne fait pas partie de notre organisation ni de nos cadres », tempère-t-il. Michel-Roch Faci aurait tellement aimé devenir le Patrick Buisson d’un « extrême centre » qu’il imagine à la mesure de sa folie. Mais il est tenu à distance, sans être écarté totalement. Une position très centriste.

« Naturellement » raciste

Lorsqu’on ne connaît pas l’affreux CV de Faci, le bonhomme ressemble d’abord à un farfelu sympathique, qui pimente son existence en jouant le gros dur mal pensant. Il jure qu’il ne renierait ses convictions pour rien au monde, mais les dissimule dès lors qu’une oreille bienveillante s’offre à lui. D’aussi loin qu’il s’en souvienne, Faci s’est toujours senti « naturellement » raciste et antisémite, deux sentiments qu’il considère chez lui comme innés. Ou hérités. « Mon grand-père, entraîneur de chevaux, a été tué par des bombardements anglais le 27 mai 44. C’est mieux ainsi. Il aurait fini par avoir des problèmes à la Libération. Il invitait des généraux allemands pour causer chevaux tous les samedis soirs. Ma mère me disait toujours : Votre grand-papa, en tant que corse, n’aimait pas Hitler. Il préférait Mussolini. Mais je crois bien que cet argument devant un tribunal FFI n’aurait pas suffi à la sauver », explique-t-il, pensif.

Claude*, spécialiste d’histoire politique et ami de Faci, raconte que ce dernier lui a un jour confié qu’« il fera[it] graver une croix gammée sur sa pierre tombale. Cela dit tout du personnage », décrypte le vieil homme, qui place l’amitié au-dessus des idées politiques.

CV politique

Fouiller dans les archives à la recherche d’informations sur l’énergumène donne le vertige : Michel-Roch Faci s’est fait connaître dans les années 80 sous le pseudo de Michel Leloup, un pseudonyme « pour ne pas compromettre [s]es parents lorsqu’ils étaient encore en vie », confie-t-il, et une délicate attention de la part de cet enfant solitaire qui prétend avoir vouvoyé ses géniteurs toute sa vie. Son CV politique – le vrai – est suffisamment long pour faire blêmir n’importe quel républicain : militant à Occident, Faire front, Ordre nouveau, éphémère chef du service d’ordre du FN (en 76), il a aussi participé à la fondation de la Fédération d’action nationale et européenne (Fane), puis il a adhéré au Parti nationaliste français et européen (Pnfe)… Sa vie aura été, jusqu’aux années 90, une succession d’adhésions, d’exclusions et de fâcheries avec tout ce que le pays a pu compter de groupuscules d’extrême droite. Michel-Roch Faci ne renie rien de son passé et conserve des liens avec quelques vieilles gloires identitaires, mais la ferveur de sa jeunesse semble un rien émoussé, il préfère désormais le « centre radical ».

Son casier judiciaire est lui aussi assez inhabituel. S’il se présente comme « régulièrement jeté au cachot pour ses idées politiques », la réalité est un peu plus complexe. On y trouve des peines pour vols et escroqueries, ainsi qu’une condamnation qui fleure bon le siècle dernier pour « reconstitution de ligue dissoute » qui l’a poussé à s’exiler en Amérique du Sud… Espérant échapper à ses juges au tout début des années 80, l’ancien para diplômé de l’Essec s’est replié au Venezuela : « Mon diplôme de commerce international m’a été très utile pour voyager et préparer des complots », avoue-t-il. Il ne se fait pas prier pour raconter comment il a monté un trafic de meubles volés dans des châteaux en France, écoulant des containers entiers à la salle des ventes de Caracas. C’est à ce moment que les services secrets l’ont soupçonné de vouloir structurer un réseau international de groupuscules d’activistes d’extrême droite. Et c’est à ce même moment que sa vie a basculé du pathétique au romanesque.

Assiéger une chaîne de télé

Des « amis » américains l’avaient convié à la préparation – il en jubile encore – d’un « coup d’État ». Un petit commando prévoyait de destituer le gouverneur de l’île Sainte-Lucie. Mais n’est pas Bob Denard qui veut. Alors que Faci révisait tranquillement ses plans au fond de son lit dans un hôtel de Fort-de-France, le 2 janvier 1981, une explosion ravage le palais de justice situé sur le trottoir en face. « C’était un coup des indépendantistes marxistes-léninistes ! » s’étrangle-t-il encore aujourd’hui. Les policiers ratissent alors les alentours et tombent dans sa chambre d’hôtel sur Faci, qui est arrêté pour « détention de passeport et chéquiers volés ».

L’histoire ne s’arrête pas là. Faci passe quelques mois à jouer au tarot dans la cour de la prison de Fort-de-France avec les auteurs de l’attentat contre le tribunal, et François Mitterrand, nouvellement élu, fait voter une loi d’amnistie. Tout ce petit monde est rendu à la liberté : « Lorsque les portes de la prison se sont ouvertes, trois cents types, tous noirs, agitaient des drapeaux rouges en hurlant : Bravo ! Bravo  ! L’un d’entre eux m’a pris sur ses épaules. Un autre a pris ma valise. Nous avons été portés, les trois chefs marxistes et moi, en triomphe dans la rue principale de Fort-de-France. J’ai eu la trouille de ma vie. J’ai filé dès que j’ai pu, avant qu’ils ne se rendent compte de leur méprise. »

On serait tenté de croire qu’il s’agit là d’une bouffée délirante, d’un accès de mythomanie. Mais non. Il existe dans les archives des agences photo des images de scènes hollywoodiennes où l’on voit Michel-Roch Faci dans ses aventures autour du monde. Ainsi, il a combattu en ex-Yougoslavie aux côtés des forces croates, sanglé dans un uniforme SS. Il apparaît aussi en une d’un quotidien irakien de Bagdad alors qu’il était venu prêter main-forte au parti Baas de Saddam Hussein en 91, lors de la première guerre du Golfe… Il est l’homme caméléon de l’extrême droite, naviguant de complot en coup d’État, toujours à l’affût d’une guerre dans laquelle il pourrait prêter main-forte « gratuitement » précise-t-il.

Son dernier complot remonte à 2005, il aurait conseillé des militaires mauritaniens pour fomenter leur coup d’État. Voici donc un conseil pour prendre d’assaut une chaîne de télévision : « Il ne faut surtout pas y aller à coups de bazooka ou de char d’assaut, parce que, autrement, si vous cassez les fils électriques, ça marchera beaucoup moins bien. »

Cœur à prendre

Un jour qu’il passait au tribunal pour une affaire d’escroquerie à la vente par correspondance, un juge a réclamé une expertise psychiatrique. « Comme je n’avais pas mes archives avec moi, le docteur ne m’a pas cru et en a conclu que j’étais mythomane », s’agace-t-il d’un air pincé. Depuis ce jour, Faci inventorie méthodiquement tous ses « exploits » et photographie toutes ses rencontres pour ne pas être accusé d’affabuler. Ainsi, il se balade systématiquement avec un appareil photo et se présente comme « iconographe » des rares proches qui lui conservent encore leur amitié. Pour eux, Michel-Roch est capable de tout. Il a fabriqué de faux certificats médicaux et tampons administratifs afin de rendre service à « un vieil ami bandit de profession », lequel avait trouvé là un moyen efficace d’écourter sa peine de prison.

Les raisons qui conduisent « Monseigneur » dans les geôles de cette République qu’il déteste tant se révèlent souvent fort triviales. La dernière affaire remonte à deux ans. Elle a commencé sur Internet. Depuis sa maison du Loir-et-Cher, Michel-Roch cherchait l’amour. Et pourquoi pas la fortune ? Une riche héritière tombée sous son charme lui aurait demandé de « l’aider » à placer son père sous tutelle, le temps de faire l’inventaire du patrimoine du monsieur atteint de la maladie d’Alzheimer. « Le passe-temps préféré de son cher papa était de faire des placements financiers non déclarés. J’ai donc proposé de régler la situation », explique ce spécialiste financier en dilettante.

Au gré de ses recherches, il découvre une maison aux Canaries, des appartements à Casablanca, des comptes en Suisse, au Canada… En tout plus de 2,5 millions euros de placements non déclarés. « J’ai donc proposé un plan pour éviter que le fisc ne la massacre lors de la transmission. Je ne prenais que 3 % de l’argent sauvé. Le plan s’est enrayé lorsque des amis de l’héritière se sont inquiétés. Elle est allée se confier aux policiers. Ces derniers ont prévenu le procureur qui a tapé mon nom dans le système. Et là, des lumières en rouge ont dû clignoter un peu de partout. J’ai été jeté au cachot un an à Blois. » Satané passé. Il finit toujours par vous rattraper.

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