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Dès le début, le ton est donné : « Les Saoudiens ont exporté leurs problèmes en finançant les écoles, les madrasas, partout dans le monde islamique ». Le constat, qui date de 2014, est de l’ancien ambassadeur américain à l’ONU, Richard Holbrooke. C’est cette « exportation » qu’étudie dans le détail Pierre Conesa, écrivain et codirecteur de l’Observatoire des radicalisations.

Dans Dr Saoud et Mr Djihad (Robert Laffont, 2016, préface d’Hubert Védrine), il déconstruit la mécanique de ce soft power saoudien dont la caractéristique principale est d’être religieuse, tournée vers la diffusion de la doctrine wahhabite. Le mélange du religieux et du politique est dans l’ADN même du royaume, né du mariage du sabre et du Salaf (« ancêtres » en arabe, désignant les trois premières générations de l’islam) depuis le pacte fondateur de Nadj en 1744 conclu entre un chef tribal, Mohammed Ibn Saoud, et un leader religieux, Mohammed ben Abdelwahhab.

Ce livre documenté, qui vient d’obtenir le prix du meilleur livre de géopolitique Axyntis-Conflits 2017, déconstruit ce soft power qui tient autant d’une projection de puissance que d’une assurance-vie pour un royaume traversé par des tensions internes mais aussi régionales face au rival du moment pour l’hégémonie sur le monde arabo-musulman, qu’il prenne le visage de l’Égypte du panarabisme ou de l’Iran chiite.

Pierre Conesa explique que ce soft power tribalo-religieux, au service d’un royaume patrimonial considéré comme la propriété de la famille régnante des Saoud, s’articule autour d’un dispositif architecturé. D’abord, la Ligue islamique mondiale (LIM), créée en réaction au panarabisme nassérien, qui finance notamment la construction de mosquées dans le monde. Ensuite, l’Université islamique de Médine qui, à coup de bourses élevées, attire des étudiants étrangers qui, de retour dans leur pays, propageront la doctrine religieuse saoudienne. Enfin, l’Organisation de la conférence islamique (OCI), « structure permanente interétatique voulue par Riyad » qui regroupe 57 États membres et représente « un forum de discussion pour définir des positions diplomatiques communes ».

L’ancien haut fonctionnaire qu’est Pierre Conesa interroge aussi sans concession la diplomatie française vis-à-vis de ce pays devenu, sous le mandat de François Hollande, un partenaire économique incontournable.

Middle East Eye : Pourquoi la diplomatie religieuse de l’Arabie saoudite est-elle si peu abordée de front ?

Pierre Conesa : Les débats sur la diplomatie religieuse de l’Arabie saoudite sont très vifs dans les pays arabo-musulmans, ils sont musclés aux États-Unis et inexistants en France. Ici, il y a comme une résistance sociologique à cette analyse de la politique saoudienne. Le quai d’Orsay a ainsi fait une note incendiaire sur mon livre qui m’accuse de « saoudophobie ». Mais la préface d’Hubert Védrine dit bien les choses : il en appelle à la nécessité d’étudier la diplomatie religieuse.

Il n’y a pas que l’Arabie saoudite d’ailleurs. On pourrait ajouter le Vatican, les néo-évangélistes américains, la Ligue de défense juive, la diplomatie religieuse du Qatar ou de la Turquie d’Erdoğan… Mais la différence réside dans le fait que le salafisme saoudien est le seul radicalisme religieux qui a été soutenu avec autant de constance et de moyens par l’argent public et les moyens publics d’un État.

L’arrière-fond de cette hésitation française se trouve dans la promesse des « 10 milliards de dollars » de contrats que l’Arabie saoudite fait miroiter à la France depuis des années. L’Arabie saoudite est une société fondamentalement fragile. Riyad est le meilleur client de l‘industrie de défense française depuis plus de trente ans. Quand ce pays achète des armes, il achète des anxiolytiques, des garanties de sécurité pour être défendu, et la France les fournit. C’est une relation perverse.

Le système saoudien de diplomatie religieuse a pu ainsi fonctionner pendant longtemps sans qu’on s’y intéresse ou qu’on s’en préoccupe. Pourtant, à y regarder de plus près, c’est un système très intelligent car il est hybride : il dispose de la force de frappe de l’argent, « à l’américaine », et du savoir-faire du système soviétique. C’est un enfant bâtard né du soft power américain et de la propagande soviétique.

Le ministre français des Affaires étrangères, Jean-Marc Ayrault, et le ministre saoudien des Affaires étrangères, Adel al-Jubeir, à la conférence de paix à Paris le 15 janvier 2017

En quoi consiste le soft power religieux saoudien ?

Ce qui est intéressant à noter est que le soft power saoudien n’est pas seulement une projection de puissance. Ce n’est pas du hard power. C’est une forme particulière de puissance. Chacun a une projection d’image à l’extérieur qui constitue son soft power : « la France, pays des droits de l’homme », « Israël et la Shoah »… Cette projection d’image est un aspect important des relations internationales.

Dès la création du royaume, il y avait cette mission objective de propagation de la version de l’islam wahhabite et salafiste. Les wahhabites se qualifient eux-mêmes de « salafistes » pour éviter la référence à Mohammed ben Abdelwahhab, qui aurait érigé ce prédicateur comme un intermédiaire entre Dieu et les musulmans.

De la création du royaume en 1932 jusqu’à 1973, le pays est un nain géopolitique. Qui se préoccupait alors des Saoudiens ? Le fait que le pays soit anti-nassérien était simplement bien vu par l’Occident. Mais lors de l’invasion de l’Afghanistan, les Occidentaux n’ont pas compris que la diplomatie de l’Arabie saoudite avait sa propre logique et ses propres objectifs. À l’époque, on ne tenait pas compte des rapports qui indiquaient que l’argent des Saoudiens allait vers les plus extrémistes et islamistes des combattants afghans (Sayyaf, Hekmatyar…).

En négociant l’aide avec le maréchal Zia [Chef de l’armée pakistanaise qui renversa le président Zulfikar Ali Bhutto en 1977 et dirigea le Pakistan de 1978 jusqu’à sa mort en 1988], les Saoudiens ont favorisé l’implantation de madrasas pour les réfugiés afghans, écoles dont sortiront les taliban quinze ans plus tard. C’est un fait qu’on n’a pas été capables de voir ou qu’on n’a pas voulu voir. Une fois que j’avais posé l’hypothèse d’une diplomatie religieuse qui avait ses objectifs propres, il s’agissait alors d’en comprendre les mécanismes.

Pourquoi le succès de cette diplomatie ? L’argent évidemment, mais pas que cela. Il faut comprendre que cette diplomatie a d’abord émergé pour contrer Nasser. Il y a même un véritable effet miroir : au panarabisme que prônait le « raïs », l’Arabie saoudite a opposé le panislamisme. À l’Université islamique d’al-Azhar, le royaume a opposé l’Université islamique de Médine. À la Ligue arabe, la Ligue islamique mondiale. Cette opposition saoudienne au nassérisme entrait encore une fois dans la vision des Occidentaux. Le clivage Est-Ouest y trouvait son compte. Et puis on considérait l’Arabie saoudite comme un nain politique, gouvernée par de grands enfants.

Comment ce soft power s’est-il déployé ?

Il y a là plusieurs époques historiques. L’opposition à Nasser se conclut en 1973. Avec la défaite de la guerre du Kippour en 1967, le socialisme nassérien disparait du champ politique. Or, 1973 est aussi le choc pétrolier. D’un coup, l’Arabie saoudite devient un eldorado pour les industriels du monde entier car les Saoudiens peuvent tout se payer, tout de suite.

En 1979, s’ouvre une autre époque, avec un triple choc. C’est l’année de la cristallisation d’un certain nombre de problèmes saoudiens. D’abord, au plan régional, la révolution islamique à Téhéran avec le renversement du shah d’Iran. Ce dernier n’avait jamais joué de sa qualité de chiite, ni tenté de miser sur les chiites saoudiens. À l’intérieur, c’est l’occupation de la Grande mosquée de la Mecque par des radicaux religieux qui n’acceptent pas la modernisation accélérée du pays. Et au plan international, c’est l’invasion soviétique de l’Afghanistan.

Tout d’un coup, on voit les craquements de la société interne, la menace chiite et l’idée que les chiites reviennent dans l’Histoire et que l’Iran capte le discours de l’islam révolutionnaire. L’Afghanistan permet alors à l’Arabie saoudite d’exporter vers cette guerre ses éléments internes les plus radicaux et de devenir le bon allié de la région aux yeux des Occidentaux.

Tout cela se pense et se fait dans un cadre Est-Ouest. Pourtant, comme je l’ai noté, Riyad avait déjà sa stratégie propre, notamment vis-à-vis du Pakistan, avec lequel les liens sont très forts. Il est d’ailleurs à noter que si l’Arabie saoudite n’a pas besoin de la bombe nucléaire, c’est parce qu’elle compte sur celle du Pakistan, considérée comme « une bombe islamique ».

Puis un autre tournant se fait en 1989, avec la fin du monde binaire Est-Ouest. Dans un tel monde, aucune crise ne pouvait être négligée par l’un des deux grands car, sinon, c’était l’autre qui s’en occupait. Cette polarisation disparue, il y a désormais un monde utile et un monde inutile, en fonction des intérêts des Occidentaux notamment. Personne ne se préoccupe de la crise du Congo, pourtant la plus meurtrière depuis la Seconde Guerre mondiale.

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