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Le président turc Recep Tayyip Erdogan, le 12 mars 2017 à Istanbul, en Turquie. – OZAN KOSE / AFP

« Vous n’êtes pas démocrate. Vous n’êtes pas le bienvenu ici ». Le quotidien Bild donne le ton ce mercredi : Erdogan est persona non grata en Allemagne, lui dont la présence n’est pas désirée non plus aux Pays-Bas.

Nouvel acte dans la crise diplomatique qui oppose le président turc à une partie de l’Europe, depuis que l’Allemagne et les Pays-Bas ont interdit sur leur territoire des meetings de soutien en faveur du renforcement des pouvoirs d’Erdogan. Depuis, les tensons ne cessent de s’amplifier entre l’Europe et Ankara et ce mercredi matin, Twitter s’est réveillé avec de nombreux comptes de personnalités ou d’institutions – dont celui de Bercy ou d’Alain Juppé, piratés par des pro-Erdogan. La rupture est-elle consommée entre l’Europe et la Turquie ? A qui cette crise profite-t-elle et quelles en seront les conséquences ? 20 Minutes fait le point.

Quelles sont les raisons de la colère ?

Berlin avait déjà haussé le ton ces dernières semaines après l’incarcération en Turquie d’un journaliste allemand. Mais c’est l’annulation de plusieurs meetings électoraux de partisans d’Erdogan en Allemagne et le refus des Pays-Bas d’autoriser ses ministres à participer à de telles réunions qui a mis le feu aux poudres. En réponse à ce qu’il a considéré comme un affront, Recep Tayyip Erdogan a décidé d’expulser l’ambassadeur néerlandais. Dans la foulée, Geert Wilders, le candidat populiste de l’extrême droite néerlandaise aux élections législatives qui se déroulent ce mercredi, a appelé à « expulser l’ambassadeur turc des Pays-Bas et l’équipe tout entière ». Dès lors, le président turc, très remonté, n’a pas retenu ses paroles, affirmant que « l’esprit de fascisme est débridé dans les rues de l’Europe ».

Mercredi, il a de nouveau accusé les Pays-Bas d’avoir « massacré plus de 8.000 Bosniens musulmans » à Srebrenica. « Ils n’ont rien à voir avec la civilisation, ni avec le monde moderne. Ce sont eux qui ont massacré plus de 8.000 Bosniens musulmans en Bosnie-Herzégovine lors du massacre de Srebrenica », enclave qui était sous protection de Casques bleus néerlandais. Dénonçant le traitement selon lui discriminatoire réservé aux minorités ethniques et aux musulmans en Europe, il a affirmé dans une allusion aux nazis que « les juifs avaient été traités de la même manière par le passé ». La presse allemande a tranché, déclarant qu’Erdogan n’était ni démocrate, ni le bienvenu outre-Rhin.

A qui « profite » la crise ?

Pour l’instant, c’est le président turc qui tire son épingle du jeu. « Cette crise fait le jeu d’Erdogan, seul vainqueur dans ce contexte tendu, estime Bayram Balci, directeur d’études au Ceri de Sciences-Po et spécialiste de la Turquie. Et l’attitude des Européens ne fait que le renforcer auprès de ses soutiens, mais jusqu’à quel point ? Car à ce stade, il n’est pas sûr qu’il remporte ce référendum : la population civile turque a déjà prouvé qu’elle était capable de résistance », rappelle-t-il.

Prêt à récolter un nombre record de sièges au Parlement néerlandais, le populiste Geert Wilders, en croisade contre l’islam et les pays qui le pratiquent, ne cache pas son hostilité envers la Turquie et le pouvoir en place. Et alors que plus de 13 millions de ses concitoyens sont appelés aux urnes ce mercredi pour les élections législatives, Geert Wilders trouve dans cette crise diplomatique profonde une occasion de faire rayonner son discours anti-musulmans dans toute l’Europe. « Mais que reste-t-il des relations entre la Turquie et l’Union Européenne ? », s’interroge, songeur, Bayram Balci.

Quelles pourraient être les conséquences d’un divorce entre l’Union européenne et la Turquie ?

Sur le plan économique de cette grosse brouille entre la Turquie et l’Union européenne (UE), « là, c’est Erdogan qui a le plus à y perdre », pense le chercheur. Les chiffres parlent d’eux-mêmes, « 60 % du commerce extérieur de la Turquie se fait vers l’UE. Même si le passé prouve que des partenaires peuvent être en désaccord idéologique profond tout en maintenant des relations économiques stables ».

Mais s’il est une inconnue qui se fait grandissante dans cette crise diplomatique majeure, c’est la question migratoire. « L’avenir de l’accord entre l’Europe et la Turquie sur les migrants syriens, c’est la grande question que tout le monde se pose, estime Bayram Balci. Jusque-là, les Européens n’ont pas tenu leurs promesses, alors que la Turquie, elle, n’a pas failli ». L’Europe, qui a tout fait pour contenir la crise migratoire, pourrait craindre un afflux massif de migrants sur son territoire si Ankara décidait de ne plus garder les portes de l’Europe.

Les négociations autour de l’adhésion de la Turquie à l’Europe sont-elles enterrées ?

Fréquemment au point mort, les négociations pour une adhésion de la Turquie à l’Europe n’ont jamais été aussi compromises. « La prochaine étape serait que l’UE arrête le processus de négociations », juge Bayram Balci. De son côté, la Turquie, qui semble moins intéressée qu’hier à rejoindre l’Union européenne, continue toutefois à respecter sa part du pacte. « On peut d’ailleurs se demander pourquoi, dans ces conditions-là, Erdogan à continuer à respecter ce pacte. Est-ce pour conserver une certaine marche de manœuvre ? », s’interroge le chercheur.

Et c’est peut-être là l’une des cartes dans la manche de la Turquie, qui a menacé lundi de « réexaminer » le pacte sur les migrants. « De toute façon, même si l’accord venait à être rompu, les Syriens savent qu’ils ne sont pas attendus en Europe par des comités d’accueil très chaleureux, et sont globalement bien gérés et intégrés par Ankara, tempère Bayram Balci. Donc pour l’Europe, la chute hypothétique de cet accord, signé il y a presque un an jour pour jour, ne constitue pas une véritable épée de Damoclès pour les Européens ».

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