La source de cette article se trouve sur ce site

Le Français Norbert Beyrard, décédé le 13 février à l’âge de 91 ans à Divonne-les-Bains, près des rives du lac Léman, a été l’acteur clé de cet épisode tombé dans l’oubli. Né Norbert Benchemoul, celui-ci voit le jour dans la communauté juive autrefois florissante de l’Algérie alors française, le 16 juin 1925. En 1941, alors qu’il est encore lycéen en Algérie, il est arrêté par la police de Vichy pour appartenance à la Résistance. Après le débarquement allié en Afrique du Nord en novembre 1942, le jeune homme sert de guetteur pour les troupes britanniques aux prises avec l’Afrika Korps en Tunisie.

En 1943, à 18 ans, Beyrard rejoint une unité de parachutistes du Special Air Service britannique de la Royal Air Force.

Au cours des deux années suivantes, il est largué derrière les lignes nazies avec de petites cellules qui mènent un combat clandestin en 1944-1945, d’abord dans la France occupée, puis aux Pays-Bas. Au cours de cette opération, dont le but est de perturber l’arrière des troupes allemandes en recul, il est blessé et capturé, mais parvient à s’échapper.

« J’ai été incarcéré à Sandbostel, un camp situé dans le nord de l’Allemagne. Je me trouvais dans la section réservée aux prisonniers de guerre militaires alliés. L’autre zone était un camp de concentration nazi, où les SS détenaient des juifs. Nous avons alors appris ce qui se passait dans le camp », avait relaté Beyrard. « 250 juifs y mouraient chaque jour à cause du typhus qu’on leur avait inoculé au cours de pseudo-expériences médicales absurdes ; à ce moment, j’ai réalisé qu’il était absolument nécessaire de créer un Etat juif. »

Au service de la Haganah

Après la guerre, Beyrard s’installe à Paris pour entreprendre un long cursus d’études scientifiques, qui se voit rapidement interrompu par la guerre de 1948 en Israël.

Alors que l’Etat juif est en marche vers l’indépendance et qu’une guerre de survie contre les pays arabes environnants paraît inévitable, les recruteurs de la Haganah se rendent dans les capitales occidentales, à la recherche de juifs qui possèdent des compétences particulières dans le domaine militaire. Inutile de dire que malgré son jeune âge (23 ans), Norbert Beyrard possède déjà une solide expérience de la guerre. « Comme j’avais servi dans un bataillon du SAS, et que j’étais spécialiste des armes, la Haganah [organisation paramilitaire clandestine en Palestine mandataire] s’est montrée très intéressée par mes compétences », racontait Beyrard il y a quelques années. « Pendant mes études, je passais les week-ends en dehors de Paris à tester les armes que la Haganah avait achetées – ou volées – en Europe. »

Environ 4 000 volontaires répondent à l’appel dans le cadre du programme Mahal (corps des volontaires de l’étranger). Les plus gros contingents proviennent de France, de Grande-Bretagne, des Etats-Unis, du Canada et d’Afrique du Sud.

Mais on dénombre aussi des engagés venus de Scandinavie, d’Amérique du Sud et même de Chine, plus de 50 pays au total. Quelques centaines de non-juifs se joignent également à cette unité pour raisons idéologiques ou soif d’aventure.

C’est à ces hommes que le regretté Premier ministre Yitzhak Rabin, l’un des fondateurs de Tsahal, se réfère lorsqu’il écrit dans ses Mémoires qu’un flux de volontaires, comme envoyés du Ciel, a rejoint le pays alors qu’il était attaqué simultanément par plusieurs armées arabes. « C’étaient des soldats de première classe, mais leur principale contribution aura été de nous rappeler que nous n’étions pas seuls », souligne Rabin dans son autobiographie publiée en 1979.

Servir une bonne cause

A son arrivée en Israël, à la fin du mois de mai 1948, Norbert Beyrard est mis dans le bain on ne peut plus rapidement. Alors que son avion se trouve au-dessus de la piste d’atterrissage située au nord d’Herzliya, le pilote dévie brusquement de sa trajectoire sur le tarmac pour échapper aux tirs arabes.

Promu au grade de lieutenant dès son arrivée, lui et quelques camarades du SAS proposent à Yigael Yadin, l’un des plus hauts gradés de Tsahal, de former une unité qui travaillerait derrière les lignes ennemies, comme beaucoup d’entre eux l’avaient fait quelques années auparavant en Europe. « Nous étions 40 – Américains, Britanniques, Sud-Africains et plusieurs parachutistes issus de la Résistance, dont quelques non-juifs en quête d’aventure, et animés du désir de servir une bonne cause », racontait Beyrard.

Au mois d’août, le jeune homme prend le commandement du groupe baptisé Yehidat Siyour – unité de reconnaissance –, précurseur des glorieuses sayarot de l’armée israélienne, dont la plus réputée est la Sayeret Matcal qui a acquis ses lettres de noblesse lors de l’exploit du sauvetage des otages d’Entebbe en 1976. La nouvelle unité concentre presque toute son activité sur l’autre rive du Jourdain, recueillant des informations sur les Syriens entre la vallée de Hula et le lac de Tibériade. Les mines sont son principal ennemi. Elles blessent grièvement deux membres de l’unité, anciens de la France libre, au cours d’une opération.

Parallèlement, Beyrard contribue à la mise en place de la première école de parachutistes de Tsahal sur la base aérienne de Ramat David. « J’ai pris part aux premiers sauts effectués par des hommes en uniforme israélien », se souvenait-il avec fierté.

Plus tard, cette unité a été intégrée au premier bataillon de parachutistes du pays commandé par Yoel Palgi, officier du Palmah, cette même force de frappe de la Haganah qui durant la guerre, avait été larguée par les Britanniques dans la Yougoslavie occupée par les nazis. « Le bataillon de parachutistes comptait environ 700 hommes, pour la plupart issus du Palmah, ainsi que 60 volontaires du Mahal », expliquait Norbert Beyrard, qui était devenu officier des opérations du bataillon.

Avec ses adjoints, il avait préparé un plan d’envergure pour une opération de parachutage sur El-Arish dans la péninsule du Sinaï, un projet finalement abandonné en raison du nombre insuffisant d’avions, mais aussi de navires, destinés à évacuer l’unité à la fin de la mission.

Après la fin de la guerre en 1949, Beyrard retourne en France pour terminer ses études de mathématiques appliquées et physique. Il crée par la suite une société de conseil sur les techniques industrielles et l’ingénierie des procédés, particulièrement sollicitée en Afrique. L’homme devient conseiller scientifique du président de la Côte d’Ivoire et est souvent invité comme consultant dans les pays du tiers-monde par le Programme des Nations unies pour le développement. Israël fait également appel à ses services au début des années 1950, alors que le pays commence à mettre en place ses industries militaires.

Tombés dans l’oubli

Au fil des ans, Norbert Beyrard a pu constater que les volontaires du Mahal étaient quasiment tombés dans l’oubli.

« Lors d’une visite en Israël, la belle-fille d’un de mes amis, officier dans Tsahal, a refusé de croire que j’avais servi dans l’armée à un grade similaire, affirmant que les premiers paras des forces israéliennes n’existaient que depuis 1951. Mon camarade, embarrassé, a dû confirmer qu’il m’avait connu pendant notre service, en uniforme », racontait Beyrard. « Les anciens volontaires français du Mahal ont été tout autant ignorés dans leurs communautés juives d’origine, peut-être parce que les dirigeants communautaires de leur génération auraient pu s’engager mais qu’ils ont préféré laisser les combats à plus aventurier qu’eux. »

Seul témoin en dur de cette page d’histoire : le monument à la mémoire des volontaires étrangers érigé près de l’intersection de Shaar Hagai sur l’autoroute de Tel-Aviv–Jérusalem, non loin des restes des convois militaires tombés dans les embuscades au cours de la guerre d’Indépendance.

L’ancien combattant aimait à souligner que son bataillon de parachutistes de la Seconde Guerre mondiale avait compté une centaine de juifs, dont 15 officiers, sur un total de 400 hommes. « Les membres de la Résistance et les volontaires du Mahal avaient le même esprit – ils étaient prêts à combattre envers et contre tout », répétait-il. « Aucun d’entre nous n’a obtenu un quelconque avantage en rejoignant Tsahal. En guise d’exemple, je me souviens d’un camarade qui se faisait du souci pour sa femme et son enfant. Alors qu’il demandait à la Haganah d’envoyer son salaire à sa famille en France, on lui avait répondu : “Quel salaire ?” Peu nous importait tout cela. Nous n’avions alors qu’un seul objectif : empêcher un autre génocide. »

1 COMMENTAIRE

LAISSER UN COMMENTAIRE