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Emmanuel Macron a préparé tout le week-end ce premier débat télévisé de la campagne présidentielle. Diffusé à une heure de grande écoute sur TF1, c’est le premier test grandeur nature pour le jeune candidat d’En marche !, lequel sera, vraisemblablement, le plus attaqué. Et pour cause : Marine Le Pen l’a choisi comme cible numéro un tant il représente tout ce qu’elle dénonce. François Fillon aimerait retrouver, dans cet exercice, son aisance de la campagne de la primaire LR qui l’avait vu revenir du diable vauvert et rafler la mise. Le candidat LR doit pour cela disqualifier Macron et remonter les 5 ou 6 points de retard qui le séparent de son cadet.

De son côté, Benoît Hamon, quatrième dans les sondages, doit absolument lui arracher les voix d’une partie des électeurs de gauche qui se sont échappées vers Macron tant le programme du candidat socialiste leur paraît peu réaliste. Bref, à part Mélenchon, cinquième, qui doit surtout cibler Le Pen et Hamon, Macron possède la « pancarte dans le dos » comme on dit dans les pelotons cyclistes lorsqu’on parle du favori le plus surveillé. La partie ne sera pas aisée pour l’ancien ministre de l’Économie dont les fragilités sont notamment apparues depuis un mois. Tous ses adversaires les ont identifiées. Lui-même les connaît. Il a travaillé ses parades.

1. Fillon va jouer l’expérience contre « l’immaturité politique » de Macron

Ce n’est pas très original. François Fillon mesure que, dans une époque troublée, ensanglantée par des attentats, la carte de son expérience à Matignon peut lui être favorable face à un jeune homme très récemment entré en politique. Les 63 printemps de l’homme de la Sarthe, ses 36 ans de carrière, ses divers maroquins ministériels peuvent – ou devraient – rassurer un électorat en quête de stabilité après l’expérience Hollande qui n’avait jamais été ministre. Le plus original est plutôt ici la façon dont Emmanuel Macron a revendiqué, lors d’un discours à Londres, son « immaturité » et son « inexpérience politique ». D’une faille il veut faire une force.

En effet, Macron renverse l’attaque en dénonçant un « système » où l’on prend depuis bien trop longtemps les mêmes, où les alternances bien réglées entre la droite et la gauche ne sont qu’une manière de faire carrière dans un théâtre politique où les convictions ont cédé la place aux postures. À Londres, il a développé son argumentaire : « Leur expérience politique, c’est la culture de l’entre-deux, parce que leur expérience politique, c’est l’entre-soi, parce que leur expérience politique, c’est aussi, bien souvent, la culture des combines entre amis, de ce qui semblait longtemps normal, mais qu’à la fin on n’arrive plus à expliquer. C’est ça, l’expérience, donc je ne veux pas avoir d’expérience. »

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En somme, « l’immaturité », un terme a priori péjoratif, devient, pour Macron, la fraîcheur d’un regard nouveau sur des problèmes que les anciens, en dépit de leur expérience, n’ont jamais réussi à régler, à commencer par le chômage de masse et la perte de compétitivité de l’économie française. Sur ce terrain, Marine Le Pen, qui n’a jamais gouverné ni même dirigé une mairie, ne devrait pas venir chatouiller Macron. On ne voit pas non plus Benoît Hamon, en dépit de ses longues années de militantisme, engager un bras de fer sur le terrain de l’expérience compte tenu de sa courte vie ministérielle.

2. Le Pen va attaquer le « mondialiste béat »

Cela fait cinq ans que la candidate du Front national attend ce moment : avoir en face d’elle à une heure de grande écoute le représentant parfait de tout ce qu’elle combat, à savoir un ardent avocat de l’ouverture de la France au monde, un défenseur de l’immigration, un protecteur des réfugiés, un chaud partisan de la construction européenne, un homme respectueux de la règle des 3 % des traités européens et, qui plus est, un ancien banquier d’affaires avec tout ce que l’imaginaire de cette profession charrie auprès des gens du peuple victimes de la crise financière de 2008. Bref, pour Marine Le Pen, Emmanuel Macron incarne le punching-ball parfait. Elle rêvait d’affronter Alain Juppé ; l’histoire lui offre de combattre Macron, c’est au-delà de ses rêves.

On est ici au cœur du vrai clivage français entre, d’un côté, une France qui réussit à tirer parti de la mondialisation et, de l’autre, une France périphérique qui se sent délaissée, abandonnée et qui n’a pas les moyens d’entrer dans l’émulation mondiale. Marine Le Pen va tenter d’imputer au candidat Macron tous les maux subis par cette partie de la France qui décroche. Le candidat d’En marche ! doit bien prendre garde de ne pas se laisser piéger par cette rhétorique efficace qui voudrait le faire apparaître comme un « mondialiste heureux », peu au fait des difficultés des gens humbles, faux nez d’une Europe bruxelloise qui dérégulerait à tout vent pour les plus grands profits des nantis… Ne vient-elle pas de résumer son programme par la formule lapidaire et assassine « Mort aux pauvres ! »

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L’idée, par exemple, que l’Europe est une partie du problème français est majoritaire dans le pays. En surfant sur cette perception, Marine Le Pen va tenter d’enfermer Macron dans le rôle de celui qui expose les Français à tous les risques extérieurs, tandis qu’elle voudra apparaître comme la protectrice des Français en proie aux doutes.

Ce ne sera pas si simple pour Macron de sortir des cordes, car tout raisonnement qui tend à démontrer que la France, au prix de réformes rigoureuses, peut tirer son épingle du jeu dans la mondialisation, qu’elle ne sera grande que parce que l’Europe sera forte et que l’immigration est une chance économique exige des explications complexes plutôt que des formules simplistes. Dans un débat à cinq, sur une chaîne populaire, où chacun disposera de peu de temps pour développer une idée ou un argumentaire, la subtilité aura du mal à traverser le petit écran. Difficulté supplémentaire pour Emmanuel Macron : son niveau de vocabulaire appartient au milieu universitaire et n’est pas toujours compréhensible par un large public. Les mots qu’il affectionne tels que « disruptif » ou « transitivité » ne sont pas le meilleur viatique pour se faire comprendre. Il a particulièrement travaillé cet aspect afin de trouver le ton juste sur TF1. Mais le naturel revient souvent au galop…

3. Quid de la culture française ?

En déclarant « Il n’y a pas une culture française » (c’est ce que les gens ont retenu), Emmanuel Macron a déclenché une polémique dont François Fillon et Marine Le Pen vont faire leurs choux gras lundi soir sur TF1 si le thème roule sur la table. Car voilà bien l’une des sorties les plus troublantes de cette campagne électorale où l’on parle peu de culture, sauf pour s’indigner de son absence… Macron a servi sur un plateau ses deux adversaires qui ont eu beau jeu de défendre avec vigueur ce qui est un élément de la fierté nationale. On vient de loin pour s’abreuver à la culture française avec un grand « C », alors comment oser prétendre qu’il n’y aurait pas de culture frappée des trois couleurs nationales ?

Mais combien de gens ont entendu la citation de Macron dans sa version intégrale ? Le candidat d’En marche ! a très exactement déclaré : « Il n’y a pas une culture française, il y a une culture en France, et elle est diverse. » Puis, dans une tribune intitulée « Pourquoi nous sommes un peuple » publiée vendredi dernier dans Le Figaro, il y est revenu : « Le fondement de la culture française, c’est une ouverture sans pareil. Notre culture est toujours parvenue à se dépasser elle-même, à voguer vers le neuf, l’imprévu, l’inconnu, écrit-il. C’est pourquoi le terme même d’identité ne peut être accolé à celui de culture française. Si les Français forment un peuple, ce n’est pas parce qu’ils partagent une identité figée, rabougrie », estime le candidat.

Je ne crois ni à la République érigée en croyance religieuse ni à l’éradication des religions

Nous y voilà : c’est le thème de l’identité qui réapparaît à travers ce débat culturel. Identité malheureuse pour la droite et l’extrême droite française. Alain Juppé a payé assez cher son engagement à défendre une « identité heureuse » qui fut l’occasion d’un malentendu avec une partie du peuple de droite. Et ses adversaires n’ont pas manqué d’exploiter politiquement ce contresens jusqu’à la mauvaise foi. Macron tombera-t-il lui aussi dans ce piège ?

Car, en défendant sa vision ouverte des cultures présentes sur notre territoire, l’ancien ministre de François Hollande reprend à son compte une vision plus anglo-saxonne de l’identité. Sa conception de la laïcité – autre thème brûlant – en est le reflet. « Chaque individu est libre de croire de manière très intense, déclarait-il à La Vie le 15 décembre 2016. Je ne demande à personne d’être discret dans sa pratique religieuse ou modéré dans ses convictions intimes. Mais, en tant que citoyen, l’attachement aux règles républicaines est un préalable. C’est notre socle commun. […] Je ne crois ni à la République érigée en croyance religieuse ni à l’éradication des religions. »

François Fillon s’engouffrera certainement dans cette brèche pour ramener à lui une partie des électeurs de droite séduits par Macron. Là encore, sur ces sujets délicats à manier avec finesse, la subtilité des arguments déployés par Macron sera risquée dans un débat à cinq sur une grande chaîne populaire. Les malentendus peuvent prospérer dans un échange rude où les plus audibles sont ceux qui servent du « gros rouge qui tache ».

4. « Le candidat de Hollande »

C’est évidemment le point de fragilité le plus facile à exploiter pour ses adversaires. Emmanuel Macron a aidé François Hollande à préparer sa campagne présidentielle en 2011, puis il l’a accompagné à l’Élysée, enfin, il a été son ministre de l’Économie. François Fillon et Marine Le Pen ne manqueront pas de lui coller sur le dos le bilan économique du quinquennat Hollande, les hausses d’impôts du début du quinquennat.

Jusqu’ici, Macron a été assez habile pour faire entendre sa différence avec Hollande. Mais l’heure de la grande explication est venue. Comment peut-il se défaire de ce quinquennat après avoir été si longtemps aux côtés de François Hollande ? « Le projet de M. Macron, c’est un projet mou, attrape-tout, qui cherche à séduire », attaquait François Fillon la semaine dernière sur Radio Classique.

Des questions légitimes se posent : avec qui gouvernera-t-il ? De quel bord politique son Premier ministre sera-t-il ? Quelle sera sa majorité ? Et si, en cas de victoire, il ne disposait pas d’une majorité à l’Assemblée nationale, vers quelle formation politique se tournerait-il pour former une coalition ? Chacune des réponses de Macron est potentiellement piégeuse pour lui-même. Nul doute que ses adversaires insisteront sur ces points-clés.

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