La source de cette article se trouve sur ce site

Publié le 16 mai 2017

Epars sur le territoire entre le Jourdain et la Mer Méditerranée gisent les restes des plans de paix infructueux, des sommets internationaux, des négociations secrètes, des résolutions de l’ONU et des programmes de construction d’un état, la plupart d’entre eux conçus pour le partage de ce territoire, contesté depuis longtemps, menant à deux états indépendants, Israël et la Palestine. La faillite de ces initiatives a été aussi prévisible que la confiance avec laquelle les présidents des USA en ont lancé de nouvelles, et le gouvernement actuel ne fait pas exception.

Dans le quart de siècle, depuis que les Israéliens et les Palestiniens ont commencé pour la première fois en 1991 à négocier sous l’égide des USA, il n’y a eu aucun manque d’explications sur les raisons pour lesquelles chaque cycle de négociations a échoué. Les explications apparaissent et réapparaissent dans les discours des présidents, les rapports des groupes de réflexion et les mémoires des anciens responsables et négociateurs : mauvais moment, délai factice, préparation insuffisante, intérêt insuffisant de la part du président des USA, manque de soutien des états de la région, mesures de rétablissement de la confiance inadaptées, politique d’alliance, ou dirigeants dépourvus de courage.

Parmi les thèmes récurrents il y a le fait que les extrémistes aient été autorisés à établir l’ordre du jour et qu’il y ait eu un manque d’attention au développement économique et à la construction de l’état à partir du bas. Et puis il y a ceux qui pointent du doigt l’envoi d’un message négatif, le scepticisme insurmontable ou l’absence d’atomes crochus (une explication particulièrement fantaisiste pour tous ceux qui ont été témoins de la chaleureuse familiarité des négociateurs palestiniens et israéliens au moment où ils sont réunis dans des hôtels de luxe et évoquent leurs souvenirs sur de vieilles plaisanteries ou d’ex-camarades au cours des buffets du petit déjeuner et des toasts d’après les réunions). Si aucun des thèmes ci-dessus n’est pertinent, il y a toujours le pire de tous les stéréotypes – le manque de confiance.

Les comptes d’après-décès varient dans leur répartition des fautes. Mais presque tous partagent la conviction profonde que les deux sociétés veulent un accord fondé sur deux états, et qu’en conséquence n’ont besoin que des bonnes conditions – en même temps que d’un peu d’encouragement, de renforcement de la confiance et peut-être de quelques incitations plus positives – pour franchir la dernière étape.

De ce point de vue, les accords d’Oslo du milieu des années 90 auraient conduit à la paix n’eut été l’assassinat tragique en 1995 du premier ministre israélien Yitzhak Rabin. Le Mémorandum de Wye River en1998 et son engagement à des retraits israéliens supplémentaires de Cisjordanie auraient été appliqués si seulement le parti travailliste israélien avait rejoint la coalition dirigée par Benyamin Netanyahu pour soutenir l’accord. Le sommet de Camp David en juillet 2000 aurait réussi si les USA avaient été moins sensibles aux préoccupations nationales israéliennes, avaient insisté sur la nécessité d’une proposition écrite israélienne, avaient consulté les états arabes à un stade antérieur, et choisi l’attitude plus ferme et plus équilibrée adoptée une demi-année après, en décembre 2000, quand le Président Clinton a souligné les paramètres d’un accord. Les deux parties aurait pu accepter les paramètres de Clinton avec seulement des réserves minimes si la proposition n’avait pas été présentée si fugitivement, comme une offre ponctuelle qui disparaîtrait quand Clinton quitterait ses fonctions. Les négociations de Taba, en Egypte, en janvier 2001 étaient sur le point d’arriver à un accord, mais ont échoué parce que le moment était passé, Clinton ayant juste quitté ses fonctions, et Ehud Barak faisant face à une défaite électorale presque certaine contre Ariel Sharon. Les deux plans de paix importants de 2003 – la feuille de route vers la paix au Moyen-Orient parrainée par les USA et l’accord non-officiel de Genève – auraient pu être adoptés n’eussent été une intifada sanglante et un premier ministre belliciste du Likud au pouvoir.

Et cela continue : le négociations directes en 2010 entre le président palestinien Mahmoud Abbas et Netanyahu auraient pu durer plus de 13 jours si seulement Israël avait accepté d’arrêter temporairement la construction de certaines colonies illégales en échange d’un forfait supplémentaire de 3 milliards de $ de la part des Etats-Unis. Plusieurs années de négociations secrètes en coulisse entre les envoyés de Netanyahu et de Abbas auraient pu entrer dans l’histoire si seulement elles n’avaient été forcées de se terminer prématurément à la fin de 2013, à cause d’une date-limite factice imposée par des pourparlers distincts menés par le secrétaire d’état, John Kerry. Et, enfin, les négociations de Kerry de 2013–2014 auraient pu conduire à un accord-cadre si le secrétaire avait passé seulement un sixième du temps à négocier le texte avec les Palestiniens que celui qu’il a passé avec les Israéliens, et s’il n’avait pas fait de promesses incohérentes aux deux parties en ce qui concerne les lignes directrices des pourparlers, la libération de prisonniers palestiniens, les restrictions de la construction de colonies israéliennes, et la présence de médiateurs des USA dans la salle dans le cadre des négociations.

Chacun de ces cycles de diplomatie a débuté par des voeux de réussite là où les prédécesseurs avaient échoué. Chacun a compris les affirmations sur l’urgence de la paix ou les avertissements sur la réduction des possibilités, et même peut-être sur la dernière chance, d’une solution à deux états. Chacun s’est terminé par une liste d’erreurs tactiques et d’évolutions imprévues qui ont entraîné un échec. Et, tout aussi sûrement, chacun a négligé de présenter l’explication la plus logique et la plus restrictive de l’échec : aucun accord n’a été obtenu parce que au moins une des parties a préféré maintenir l’impasse.

Les Palestiniens ont choisi de n’accepter aucun accord plutôt que d’en accepter un qui n’aurait pas respecté le strict minimum défendu par le droit international et la plupart des nations dans le monde. Pendant des années cet avis général a défendu la création d’un état palestinien sur les lignes (d’armistice) d’avant 1967, avec des échanges mineurs de territoires équivalents, qui puissent permettre à Israël d’annexer certaines colonies. La capitale de la Palestine serait à Jérusalem-Est, avec la souveraineté sur le lieu saint connu des Juifs sous le nom de Mont du Temple et des Musulmans sous le nom de Noble Sanctuaire ou l’Esplanade des Mosquée, et avec une continuité territoriale avec le reste de l’état palestinien. Israël retirerait ses forces de la Cisjordanie et libèrerait les prisonniers. Et seraient proposés aux réfugiés palestiniens une compensation, un droit au retour non dans leur maison mais dans leur patrie dans l’Etat de Palestine, la reconnaissance par Israël de sa responsabilité partielle dans le problème des réfugiés, et, sur une base qui ne changerait pas sensiblement la démographie d’Israël, le retour de certains réfugiés dans leur maison et sur leurs terres d’avant 1948.

Yitzhak Rabin, Bill Clinton et Yasser Arafat regardent Shimon Peres signer les accords de paix d' Oslo à la Maison Blanche en septembre 1993. Photo : J David Ake/AFP/Getty Images

Bien que des années de violence et de répression aient conduit les Palestinians à faire quelques petites concessions qui se sont éloignées de ce compromis, ils ne l’ont pas fondamentalement abandonné. Ils continuent à espérer que le soutien de la majorité des états du monde à un plan conforme à ces lignes aboutira finalement à un accord. Pendant ce temps, le statu quo a été rendu plus supportable grâce aux architectes du processus de paix, qui ont dépensé des milliards pour soutenir le gouvernement palestinien, pour créer les conditions de la prospérité pour les décideurs à Ramallah, et pour dissuader la population d’affronter les forces d’occupation.

Israël, pour sa part, a systématiquement choisi l’impasse plutôt que le genre d’accord aux grandes lignes exposées ci-dessus. La raison en est évidente : le coût de l’accord est beaucoup plus élevé que le coût de l’absence d’accord. Les dommages qu’Israël risqueraient d’encourir à cause d’un tel accord sont énormes. Ils comprennent peut-être le plus grand bouleversement politique dans l’histoire du pays : d’énormes manifestations contre – sinon le rejet majoritaire de – la souveraineté palestinienne à Jérusalem et sur le Mont du Temple/Noble Sanctuaire et la rébellion violente de certains colons juifs et de leurs partisans.

Il pourrait aussi y avoir un carnage au cours de l’évacuation par la force des colonies de Cisjordanie et des dissensions au sein de l’organisme mettant à exécution les expulsions, l’armée israélienne, dont la part des officiers d’infanterie d’idéologie religieuse est maintenant de plus du tiers. Israël perdrait le contrôle militaire sur la Cisjordanie, ce qui aurait pour résultat une moindre collecte de renseignements, une moindre marge de manoeuvre dans les guerres futures, et un moindre délai de réaction en cas d’attaque-surprise. Il serait confronté à des risques accrus pour sa sécurité à partir d’un couloir de Gaza à la Cisjordanie, qui permettrait aux militants, à l’idéologie et aux techniques de production d’armes de se propager des camps d’entraînement de Gaza vers les collines de Cisjordanie surplombant l’aéroport d’Israël. Les services de renseignement israéliens ne contrôleraient plus quels Palestiniens entrent dans les territoires occupés et en sortent. Le pays cesserait de prélever les ressources naturelles de la Cisjordanie, parmi lesquelles l’eau, perdrait les gains tirés de l’administration des douanes et du commerce palestiniens, et paierait l’important coût économique et social du déménagement de dizaines de milliers de colons.

Une petite partie seulement de ces coûts pourrait être compensée par les avantages d’un accord de paix. Mais le principal d’entre eux serait le coup porté aux démarches pour saper la légitimité d’Israël et la normalisation des relations avec les autres pays de la région. Les entreprises israéliennes pourraient agir plus ouvertement dans les états arabes, et la coopération du gouvernement avec des pays tels que l’Arabie Saoudite et les Emirats Arabes Unis passerait de secrète à ouverte. Par un traité avec les Palestiniens, Israël pourrait parvenir au déménagement de toutes les ambassades de Tel Aviv à Jérusalem, et obtiendrait des avantages financiers et sécuritaires supplémentaires de la part des USA et de l’Europe. Mais la combinaison de tous ceux-ci est loin est loin de l’emporter sur le manque à gagner.

Le coût moral de l’occupation pour la société israélienne n’a pas non plus été assez élevé pour changer le calcul. Mettre un terme à l’opprobre international est bien sûr important pour les élites du pays, et comme ils se trouvent de plus en plus rejetés, l’incitation à se retirer des territoires occupés s’accroîtra probablement. Mais jusqu’à présent Israël s’est avéré tout à fait capable de vivre avec l’étiquette de « paria » vieille de plusieurs décennies, avec la tache de l’occupation et son incidence sur l’harmonie interne du pays et sur les relations avec les Juifs de la diaspora. Quant à tout le tracas au sujet de la baisse du soutien des Juifs Américains à Israël, les discussions aujourd’hui ne sont pas si différentes de ce qu’elles étaient, il y a des décennies, à l’époque des premiers gouvernements dirigés par le Likud. Le souci que l’occupation sape la légitimité du Sionisme et provoque la discorde en Israël est tout aussi durable – et supportable. Il y a plus de 30 ans, l’ancien adjoint au maire de Jérusalem, Meron Benvenisti, parlait dans ses écrits de l’augmentation du nombre d’Israéliens qui avaient des doutes sur le Sionisme, “exprimés sous la forme d’aliénation, d’émigration de jeunes Israéliens, de l’émergence de Juifs racistes, de violence dans la société, du fossé s’élargissant entre Israël et la diaspora, et d’un sentiment général d’inadaptation”. Les Israéliens sont devenus très doués pour faire la sourde oreille à de telles critiques.

Il a été, il est, et il restera irrationnel pour Israël d’absorber le coût d’un accord quand le prix de l’alternative est comparativement si bas. Les conséquences du choix de l’impasse ne sont guère menaçantes : des récriminations mutuelles au sujet du blocage, de nouveaux cycles de pourparlers, et maintien du contrôle à partir l’intérieur de toute la Cisjordanie et de l’essentiel de Gaza à partir de l’extérieur. Pendant ce temps, Israël continue à recevoir par an plus d’aide militaire des USA qu’il n’en va à tous les autres pays du monde réunis, et conduit une économie en croissance, avec un niveau de vie en progression et une population qui fait état d’un des niveaux les plus élevés de bien-être subjectif. Israël continuera à absorber le coût ennuyeux, mais jusqu’ici tolérable, des récriminations au sujet de la politique de colonisation. Et il sera probablement témoin de l’octroi à l’Etat de Palestine, par plusieurs pays de plus, d’une reconnaissance symbolique, de quelques votes négatifs de plus de conseils impuissants d’étudiants d’université, d’appels limités au boycott des produits des colonies, et d’explosions occasionnelles de violence que les Palestiniens grandement dominés sont trop faibles à soutenir. Il n’y a pas photo.

La véritable explication des décennies passées de négociations de paix ratées ne se situe pas dans les tactiques erronées ou la conjoncture imparfaite, mais dans le fait qu’aucune stratégie ne peut réussir si elle part du principe qu’Israël se comporte de manière irrationnelle. La plupart des arguments présentés à Israël pour accepter un partage sont qu’il est préférable à un avenir effrayant, imaginé, dans lequel le pays cesse d’être soit un état juif, soit une démocratie, ou les deux. Israël est constamment prévenu que s’il ne se décide pas bientôt à accorder aux Palestiniens la citoyenneté ou la souveraineté, il deviendra, à une certaine date future jamais définie, un état d’apartheid. Mais ces assertions comprennent la reconnaissance implicite que cela n’a aucun sens pour Israël de conclure un accord aujourd’hui plutôt que d’attendre pour voir si de telles menaces imaginées se concrétisent réellement. Si et quand elles deviendront véritablement réalité, Israël pourra alors conclure un accord. Peut-être que dans l’intervalle, les difficultés de la vie des Palestiniens provoqueront-elles une émigration suffisamment importante pour qu’Israël puisse annexer la Cisjordanie sans renoncer à un état majoritairement juif. Ou, peut-être, la Cisjordanie sera-t-elle absorbée par la Jordanie, et Gaza par l’Egypte, un meilleur dénouement que l’indépendance de la Palestine, de l’avis de beaucoup de responsables israéliens.

Il est difficile de soutenir que couper court à un accord aujourd’hui entrainera plus probablement à l’avenir un accord pire : la communauté internationale et l’OLP ont déjà fixé le plafond de leurs exigences – 22% du pays actuellement sous leur contrôle – tout en apportant beaucoup moins de clarté au sujet du plancher, qu’Israël peut chercher à abaisser. Israël a continué à rejeter les mêmes revendications palestiniennes exprimées depuis les années 1980, bien qu’avec quelques concessions ajoutées par les Palestiniens. En fait, l’histoire suggère qu’une stratégie d’attente serait favorable au pays : du plan de partage de 1937 de la Commission Peel formée par le gouvernement britannique et du plan de partage de l’ONU en 1947 à la Résolution 242 du Conseil de Sécurité de l’ONU et aux accords d’Oslo, toute initiative formative approuvée par les grandes puissances a donné plus à la communauté juive que la précédente. Même si un premier ministre israélien savait qu’un jour la communauté internationale imposerait des sanctions à Israël s’il n’acceptait pas un accord pour une solution à deux états, il serait encore irrationnel de conclure maintenant un tel accord. Au lieu de cela Israël pourrait attendre jusqu’à ce jour arrive, et ainsi profiter de davantage d’années de contrôle de la Cisjordanie et des avantages sécuritaires qui y sont liés – particulièrement précieux dans une période de cataclysme dans la région.

Donald Trump et Mahmoud Abbas à la Maison Blanche au début de ce mois (de mai). Photo : APA/Rex/Shutterstock

Israël est fréquemment l’objet de vifs conseils de faire la paix afin d’éviter de devenir un état unique majoritairement palestinien gouvernant tout le territoire du Jourdain à la Mer Méditerranée. Mais cette menace n’est pas très crédible quand c’est Israël qui détient tout le pouvoir, et qui décidera donc s’il annexe ou non les territoires et propose la citoyenneté à tous leurs habitants.

Un état unique ne se concrétisera pas avant qu’une majorité d’Israéliens le veuillent, et jusqu’à présent ils ne le veulent pas, de manière écrasante. La raison pour laquelle Israël n’a pas annexé la Cisjordanie et Gaza n’est pas la crainte de se faire taper sur les doigts au niveau international, mais parce que la préférence marquée de la plupart des citoyens du pays est de vivre dans une patrie peuplée majoritairement de Juifs, la « raison d’être » du Sionisme. Si et quand Israël est confronté à la menace d’un seul état, il peut décréter un retrait unilatéral et compter sur le soutien des grandes puissances en agissant ainsi. Mais cette menace est toujours plutôt lointaine.

En fait, les Israéliens et les Palestiniens sont plus loin d’un état unique qu’ils ne l’ont jamais été depuis le début de l’occupation en 1967. Les murs et les barrières séparent Israël de Gaza et de plus de 90% de la Cisjordanie. Les Palestiniens ont un quasi-état dans les territoires occupés, avec leur propre parlement, leurs tribunaux, leurs services de renseignement et leur ministère des affaires étrangères. Les Israéliens ne font plus d’achats à Naplouse et à Gaza de la façon dont ils en faisaient avant les accords d’Oslo. Les Palestiniens ne vont plus librement à Tel Aviv. Et la raison avancée selon laquelle le partage est souvent déclaré comme impossible – la difficulté d’un probable transfert de plus de 150.000 colons – est grossièrement surestimé : dans les années 1990, Israël a absorbé plusieurs fois plus d’immigrants russes, dont beaucoup d’entre eux plus difficiles à intégrer que les colons, qui ont déjà des emplois en Israël, des réseaux entièrement formés de soutien familial et une maîtrise de l’hébreu.

Tant que le gouvernement palestinien et le système d’Oslo sont en place, la communauté internationale n’exigera pas qu’Israël accorde la citoyenneté aux Palestiniens. Bien sûr, Israël a eu une majorité non-juive dans les territoires qu’il contrôle depuis plusieurs années. Mais même dans leurs avertissements les plus sévères, les gouvernements occidentaux se réfèrent invariablement à un Israël antidémocratique en tant qu’éventualité purement hypothétique. La majeure partie de la communauté internationale se refusera à définir le contrôle d’Israël sur la Cisjordanie comme une forme d’apartheid – définie par la Cour Pénale Internationale comme un régime d’oppression et de domination systématiques d’un groupe racial avec l’intention de maintenir ce régime – aussi longtemps qu’il y aura une chance, aussi mince soit-elle, que Oslo reste une phase transitoire vers un état palestinien indépendant.

Contrairement à ce que presque tous les médiateurs des USA ont affirmé, ce n’est pas qu’Israël désire énormément un accord de paix mais qu’il a une assez bonne option de repli. C’est qu’Israël préfère énormément l’option du repli à un accord de paix. Aucun génie tactique dans les négociations, aucun degré de préparation d’expert, aucun alignement parfait des astres ne peut surmonter cet obstacle. Seules deux choses le peuvent : un accord plus attrayant, ou un repli moins attrayant. La première de ces options a été largement tentée, depuis l’offre à Israël d’une entière normalisation avec la majorité des états arabes et musulmans jusqu’à la promesse de relations améliorées avec l’Europe, de garanties des USA pour la sécurité, et d’une aide financière et militaire accrue. Mais pour Israël ces incitations font pâle figure devant les coûts évalués.

La seconde option est de rendre le repli pire. C’est ce qu’a fait le Président Eisenhower à la suite de la crise de Suez en 1956 quand il a menacé d’user de sanctions économiques pour amener Israël à se retirer du Sinaï et de Gaza. C’est ce qu’a fait le Président Ford en 1975 quand il a réexaminé les relations des USA avec Israël, en refusant de lui accorder de nouvelles livraisons d’armes jusqu’à ce qu’il ait accepté un second retrait du Sinaï. C’est ce qu’a fait le Président Carter quand il a agité en septembre 1977 le spectre de l’arrêt de l’aide militaire des USA si Israël n’évacuait pas immédiatement le Liban. Et c’est ce qu’a fait Carter à Camp David quand il a dit clairement aux deux parties que les Etats Unis suspendrait leur aide et réduirait leurs relations si elles ne signaient pas d’accord. C’est, également, ce qu’a fait le secrétaire d’état des USA, James Baker, en 1991, quand il a obligé le Premier Ministre réticent, Yitzhak Shamir, à participer aux négociations de Madrid en suspendant une garantie d’emprunt de dix milliards de dollars dont Israël avait besoin pour absorber l’immigration des Juifs soviétiques. Cela a été la dernière fois où les Etats-Unis ont exercé cette sorte de pression.

Les Palestiniens, aussi, se sont efforcés de rendre moins attrayante l’option d’un repli d’Israël par deux soulèvements et d’autres poussées de violence. Mais le prix extraordinaire qu’ils ont payé s’est avéré insoutenable, et dans l’ensemble ils ont été trop faibles pour rendre pire pendant très longtemps le repli d’Israël. En conséquence, les Palestiniens n’ont pas pu inciter Israël à plus que des concessions tactiques, à plus qu’à des démarches censées réduire les frictions entre les populations non pas pour mettre un terme à l’occupation, mais pour l’atténuer et de rétablir son moindre coût.

Forcer Israël à faire de concessions plus importantes, mettant fin au conflit, exigerait de rendre l’option de son repli si peu attrayante qu’il considèrerait un accord de paix comme un moyen d’échapper à quelque chose de pire. Cela exige davantage d’influence que les Palestiniens n’en ont eu jusqu’ici, tandis que ceux qui ont suffisamment de puissance n’ont pas été désireux de l’utiliser. En fait, depuis Oslo, les USA ont fait totalement le contraire, en travaillant à maintenir le moindre coût de l’option du repli d’Israël. Les gouvernements successifs des USA ont financé le gouvernement palestinien, formé ses forces de sécurité destinées à briser la résistance, ont fait pression sur l’OLP pour qu’elle ne s’oppose pas à Israël dans les institutions internationales, mis leur veto aux résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU qui ne convenaient pas à Israël, mis l’arsenal d’Israël à l’abri des appels pour un Moyen-Orient sans armes nucléaires, garanti la supériorité militaire d’Israël sur tous ses voisins, fourni chaque année à ce pays plus de trois milliards de $ d’aide militaire, et exercé leur influence pour défendre Israël de la critique.

Le mur séparant Israël de la Cisjordanie à Bethléem. Photo : Thomas Coex/AFP/Getty.

De façon non moins importante, les Etats-Unis ont toujours protégé Israël d’avoir à rendre des comptes pour sa politique en Cisjordanie en affichant une façade d’opposition aux colonies qui dans la pratique est un rempart contre des pressions plus importantes pour les démanteler. Les USA et la majeure partie de l’Europe tracent une nette distinction entre Israël et les territoires occupés, en refusant de reconnaître la souveraineté israélienne au-delà des lignes d’armistice d’avant 1967. Quand la limousine du président des USA passe de Jérusalem-Ouest à Jerusalem-Est, le drapeau israélien est amené du coin avant du côté du conducteur. Les fonctionnaires des USA doivent obtenir une permission spéciale pour rencontrer des Israéliens au quartier général central des Forces de Défense Israéliennes dans la colonie de Neve Yaakov à Jérusalem ou au Ministère de la Justice au coeur du centre-ville de Jérusalem-Est. Et les règlements des Etats-Unis, pas toujours mis en application, stipulent que les produits issus des colonies ne doivent pas porter d’étiquette « fabriqué en Israël ».

Israël proteste avec véhémence contre cette politique de soi-disante différenciation entre Israël et les territoires occupés, en estimant qu’elle sape la légitimité des colonies et de l’état, et qu’elle pourrait conduire à des boycotts et à des sanctions à l’égard du pays. Mais la politique fait précisément le contraire : elle agit non comme un complément des mesures punitives contre Israël, mais comme une alternative à celles-ci.

La différenciation crée l’illusion d’une punition de la part des USA, mais en réalité elle protège Israël d’avoir à répondre de ses actes dans les territoires occupés, en garantissant que seules les colonies, et non le gouvernement qui les crée, pâtiront des conséquences des violations répétées du droit international. Les opposants aux colonies et à l’occupation, qui autrement demanderaient qu’Israël soit condamné aux dépens, dirigent plutôt leurs énergies vers une diversion qui génère de gros titres mais qui n’a aucune chance de changer le comportement d’Israël. C’est dans ce sens que la politique de différenciation, dont les Européens et les progressistes des USA sont assez fiers, ne constitue pas autant une pression sur Israël qu’elle ne sert de substitut à celle-ci, aidant ainsi à prolonger une occupation qu’elle est censée en apparence amener à son terme.

Le soutien à la politique de différenciation est très répandu, des gouvernements aux nombreux Sionistes progressistes auto-proclamés, aux groupes de plaidoyer aux USA tels que J Street [1] qui s’identifient aux partis du centre et du centre-gauche en Israël, et au comité de rédaction du New York Times. La différenciation leur permet de faire avaler qu’ils sont en même temps pour Israël et contre l’occupation, l’idée reçue dans la bonne société. Il y a bien sûr des variantes parmi ces opposants aux colonies, mais tous sont d’accord sur le fait que les produits israéliens qui sont fabriqués en Cisjordanie doivent être traités différemment, soit par l’étiquetage soit même par quelque forme de boycott.

Ce que les partisans de la différenciation rejettent communément, cependant, n’en est pas moins important. Aucun de ces groupes ou de ces gouvernements ne demande de sanctionner les institutions financières israéliennes, les entreprises immobilières, les entreprises de travaux publics, les sociétés de télécommunications, et, surtout, les ministères qui profitent des transactions dans les territoires occupés mais dont le siège n’y est pas situé. Les sanctions contre ces institutions pourraient changer la politique israélienne du jour au lendemain. Mais l’éventualité de les imposer a été différée, si ce n’est contrecarrée, par le fait que les personnes critiques envers l’occupation ont plutôt préconisé une alternative, d’apparence raisonnable, mais inefficace.

Les partisans de la différenciation sont d’avis que, bien qu’il puisse être légitime de faire plus que d’étiqueter les produits des colonies de Cisjordanie, il est inconcevable que des sanctions puissent être imposés à l’encontre du gouvernement démocratiquement élu qui a fondé les colonies, légalisé les avant-postes, confisqué les terres des Palestiniens, fourni à ses citoyens des encouragements financiers à déménager dans les territoires occupés, relié les maisons illégalement construites aux routes, aux réseaux d’eau, d’électricité et d’assainissement, et fourni aux colons une lourde protection militaire. Ils ont accepté l’argument que, pour résoudre le conflit, il y a besoin de davantage de force, mais ils ne peuvent se résoudre à l’employer contre l’état qui en fait maintient le système de colonisation, d’occupation et d’expropriation des terres auquel ils s’opposent.

Depuis la fin de la guerre froide, les Etats-Unis n’ont même pas envisagé d’utiliser le genre de pression comme ils l’avait fait autrefois, et leurs résultats dans le dernier quart de siècle ont en conséquence été faibles. Les décideurs politiques des USA débattent de comment influencer Israël, mais sans utiliser presqu’aucun des pouvoirs à leur disposition, y compris le fait de placer l’aide sous condition de changements dans le comportement d’Israël, un outil courant de la diplomatie que les responsables considèrent comme impensable dans ce cas.

Les entendre discuter de comment concevoir une fin de l’occupation c’est comme entendre le conducteur d’un bulldozer demander comment détruire un immeuble avec un marteau. L’ancien ministre israélien de la défense, Moshe Dayan, a déclaré une fois : “Nos amis américains nous proposent de l’argent, des armes, et des conseils. Nous prenons l’argent, nous prenons les armes, et nous refusons les conseils.” Ces mots n’en sont devenus que plus significatifs depuis qu’ils ont été prononcés il y a des décennies.

Jusqu’a ce que les USA et l’Europe élaborent une stratégie qui rende la situation d’Israël moins désirable que les concessions qu’il ferait dans un accord de paix, ils assumeront la responsabilité du système militaire oppressif qu’ils continuent à protéger et à financer.

Quand l’opposition pacifique à la politique israélienne est écrasée et quand ceux qui sont en capacité de démanteler l’occupation ne lèvent pas le petit doigt contre elle, la violence devient invariablement plus attirante pour ceux qui ont peu d’autres moyens de renverser le statu quo.

Par la pression sur les parties, un partage de la Palestine est réalisable. Mais beaucoup trop de gens mettent l’accent sur le fait d’épargner aux Israéliens et aux Palestiniens la douleur de la force extérieure, de sorte qu’ils puissent plutôt continuer à être généreux, l’un avec l’autre, dans la souffrance qu’ils s’infligent.

Ceci est un extrait adapté à partir de « Le Seul Langage Qu’ils Comprennent : Forcer le Compromis en Israël et en Palestine », publié par Metropolitan Books. Principal photographe : Jim Young/Reuters

Traduit de l’anglais par Y. Jardin, membre du GT de l’AFPS sur les prisonniers

LAISSER UN COMMENTAIRE