La source de cette article se trouve sur ce site

On peut voir ce lundi matin le verre à moitié plein ou à moitié vide. La victoire de la majorité présidentielle est, en effet, nette et remarquable si l’on se souvient que le mouvement d’Emmanuel Macron n’existait pas il y a deux ans. Mais on attendait un tsunami et ce ne fut qu’une vague. Pire, le véritable gagnant du scrutin de dimanche c’est l’abstention : 57 % des Français (26 millions d’électeurs) ont boudé les urnes, auxquels s’ajoutent quelque 2 millions de votes blancs ou nuls. Du jamais-vu. Alors certes, Emmanuel Macron va pouvoir gouverner les mains libres – même sans l’appoint de son allié du MoDem, il conserve la majorité absolue –, pourtant il aurait tort de céder au triomphalisme, soulignent ce matin les éditorialistes de la presse écrite.

Dans le Figaro, Alexis Brezet revient sur la performance d’Emmanuel Macron, inédite sous la Ve République : « En deux élections et quatre tours de scrutin, la révolution En marche !, à laquelle personne ne voulait croire, a déferlé sur la France comme un tsunami. La gauche, la droite, les extrêmes : tous les monuments qui balisaient depuis des lustres notre paysage politique ont été sinon submergés (les insoumis s’affirment, Les Républicains résistent mieux qu’annoncé) du moins profondément ébranlés. Sur les décombres de ce » monde ancien « , une génération politique profondément renouvelée prend les rênes du pouvoir législatif comme elle a pris hier celles du gouvernement. Dans l’histoire de nos institutions, c’est une révolution qui, depuis 1958, n’a pas de précédent. »

Reste à savoir, justement, à quoi va servir cette Assemblée nationale totalement chamboulée

Même analyse dans L’Opinion où Nicolas Beytout souligne le « carton plein » du président : « Avec cette large victoire au second tour des élections législatives, Emmanuel Macron parfait un triomphe que personne, et probablement même pas lui, ne pouvait imaginer à ce point. Une victoire totale en dépit de la correction apportée in extremis par les électeurs, puisque non seulement il obtient la majorité absolue à l’Assemblée nationale pour son parti à peine naissant (il peut donc se passer du renfort du MoDem et des supplétifs de la droite), mais aussi parce que ses adversaires sont tous à terre, affaiblis et pour certains démolis. »

Lire aussi Le PS dans le brouillard

Pourtant, dans La Croix, Jean-Christophe Ploquin juge que ce triomphe est « en trompe-l’œil » : « Jamais, sous la Ve République, l’Assemblée nationale n’avait été aussi mal élue avec moins d’un électeur sur deux se rendant aux urnes. Les opposants au président de la République se sont, certes, démobilisés ces deux derniers dimanches, mais cela ne signifie pas qu’ils ont adopté sa vision pour la France, ni qu’ils sont prêts entériner les transformations qu’il envisage. »

Lire aussi Ipsos : ce qu’attendent désormais les Français

Même avertissement dans Les Échos : « […] Cette majorité, [le président] l’a désormais, au-delà de toutes les espérances, constate Étienne Lefebvre. Cela facilitera indiscutablement sa tâche, mais cela accroît aussi les attentes. Beaucoup de Français, lassés des oppositions stériles, ont choisi de lui donner pleinement sa chance, suivant la logique de la Ve République, régime hybride mais plus présidentiel que parlementaire dans la pratique actuelle. Reste à savoir, justement, à quoi va servir cette Assemblée nationale totalement chamboulée. La question n’est pas tant liée au fait que la majorité présidentielle y sera pléthorique. […] Le défi sera surtout de mettre en œuvre les engagements du chef de l’État visant à rendre le Parlement plus efficace, en rééquilibrant son rôle. »

Lire aussi Scrutin proportionnel : le prochain coup d’Emmanuel Macron

Une fois n’est pas coutume, L’Humanité partage cette inquiétude. Patrick Apel-Muller évoque le « tremblement de terre politique » que constitue ce record d’abstention. Selon lui, il s’agit « d’une motion de défiance à l’égard de l’édifice politique qui se dessine. Le système pervers qui indexe l’élection des députés sur celle du président, le dégoût des régimes précédents qui se sont succédé sans rien améliorer des conditions de vie des Français, le sentiment que le scrutin était joué d’avance et que le Parlement jouerait un rôle accessoire, la disparition au second tour de candidats qui présentaient de vraies alternatives se sont additionnés pour réduire la participation à une minorité. »

L’hégémonie d’Emmanuel Macron est un privilège qui donne le vertige

Si Jean Levallois partage ce constat dans La Presse de la Manche, il insiste aussi sur le renouvellement permis par le scrutin du 18 juin. « Ce n’est pas un plébiscite, et c’est tant mieux. Mais le scrutin d’hier aura d’abord été le triomphe des abstentionnistes. Et c’est le grand regret que tous les démocrates et tous les républicains ont en commun. Cela dit, la France se réveille ce matin avec une Assemblée nationale profondément renouvelée. C’était la volonté des Françaises et des Français qui aspiraient à un changement profond, entrepris dès l’élection présidentielle. »

Un renouvellement pour quoi faire ? Selon Bernard Maillard dans Le Républicain Lorrain, pour mener la politique souhaitée par le patronat : « (…) La voie est désormais libre pour les réformes, à commencer par celle du Code du travail. Accessoirement, la réussite de La République en marche est aussi celle du Medef, qui a bien compris qu’une droite dûment homologuée rencontrerait plus de difficultés pour satisfaire ses revendications qu’une majorité de petits nouveaux peu marqués politiquement – à condition qu’ils ne se montrent pas plus macronistes que Macron. »

Dans Libération, Laurent Joffrin s’interroge lui aussi, craignant un ni gauche ni gauche : « Venu de nulle part, Macron est désormais partout. Pouvoir hégémonique ? Dictature centriste ? Nous n’en sommes pas là. […– Ni droite ni gauche : ce fut le mantra de la campagne. Le macronisme va-t-il se doter sans le dire d’un nouveau slogan : ni gauche ni gauche ? Ce serait un détournement de vote. »

Pas le droit d’échouer

Dans La Dépêche du Midi, Jean-Claude Souléry aussi se pose des questions : « Le macronisme, qui n’est encore qu’une posture car il n’a rien prouvé, deviendra-t-il demain une idéologie totalement nouvelle, un lieu privilégié et inédit où la droite modérée et la social-démocratie pourraient enfin débattre et travailler en commun sans préjugés ni acrimonie ? L’hégémonie d’Emmanuel Macron est un privilège qui donne le vertige. Sa première tâche est d’en maîtriser toutes les tentations, d’imaginer lui-même des limites à sa toute-puissance institutionnelle. Cette tâche exaltante pourrait sonner comme un slogan : Réenchanter la démocratie ! »

Doté de tous les moyens d’agir, Emmanuel Macron n’a surtout pas le droit d’échouer, souligne Laurent Bodin dans L’Alsace : « Le nouveau record d’abstention d’hier et le sursaut du mouvement Les Républicains sonnent cependant comme un avertissement. Il n’y a pas de blanc-seing accordé par les Français au nouveau président. À lui de saisir sa chance et de réussir à transformer les promesses en actes. Sinon ? Le vote des Français serait aussi sévère en cas d’échec qu’il a suscité espoir et bienveillance en ce mois de juin 2017. »

LAISSER UN COMMENTAIRE