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Susan Stein, dramaturge et actrice new-yorkaise, s’efforce, elle aussi, de diffuser les idées de la diariste. Depuis plus de neuf ans, elle interprète une pièce adaptée des écrits d’Etty dans les théâtres, les établissements scolaires, les lieux de culte et les prisons, aux Etats-Unis, en Europe et en Israël. J’ai moi-même découvert Etty au cours de mes recherches sur le poète allemand Rainer Maria Rilke, dont l’œuvre regorge d’idées sur la manière de vivre une existence créative et littéraire. Son travail a eu une profonde influence sur Etty Hillesum.

La locomotive de la haine

Esther « Etty » Hillesum est née en 1914 dans une famille juive assimilée à Middelburg, une ville provinciale du sud-ouest de la Hollande. En 1932, elle quitte la maison familiale pour suivre des études de droit à Amsterdam et plus tard, des cours de russe et de psychologie. Au moment où éclate la Seconde Guerre mondiale, elle réside Gabriël Metsustraat, où elle occupe une petite pièce et travaille comme femme de ménage. Cela lui permet de payer son loyer tout en s’acquittant de quelques tâches légères, ce qui lui laisse suffisamment de temps pour se consacrer à ses études et s’adonner à ses loisirs.

Alors qu’elle se débat contre des accès dépressifs et des idées suicidaires, Etty se lie avec un homme deux fois plus âgé qu’elle, un genre de thérapeute nommé Julius Spier. Spier, juif lui aussi et élève du célèbre psychanalyste Carl Jung, a acquis une réputation d’expert en chiromancie. Etty pense qu’il peut l’aider à mettre de « l’ordre dans son chaos intérieur » et trouver un remède à ce qu’elle appelle sa « constipation spirituelle ». Au cours des séances de thérapie, Spier l’initie à la lecture du Coran, du Nouveau Testament, de la Torah, de la littérature russe et des écrits de la sagesse bouddhiste. Mais surtout, il l’invite à lire Rilke et lui suggère de prendre modèle sur la discipline de fer du poète allemand en matière d’écriture, afin de vaincre ses démons intérieurs. Elle ignore encore, à l’époque, que l’écriture allait aussi l’aider à affronter les démons extérieurs, sur le point de supplanter les premiers.

Leurs séances basculent bientôt dans une relation amoureuse qui se muera ensuite en une intense relation de travail. Autour, l’occupation nazie resserre lentement et méthodiquement son étau sur les juifs du pays. Nous sommes en 1941, un an avant que les déportations ne se mettent en place. Les premières restrictions, insignifiantes, ne feront que s’amplifier. Il devient interdit aux juifs de faire leurs courses dans les magasins de fruits et légumes, puis d’utiliser les bicyclettes et le tramway municipal. Dans son journal, Etty évoque ainsi les longues marches à pied en compagnie de Spier : nées de la nécessité, elles deviennent vite une source de plaisir, si l’on exclut les ampoules aux pieds, douloureuses.

Dans son journal intime, on voit Etty Hillesum se frayer un chemin à travers l’absurde en mettant l’accent sur ses propres luttes, sa relation avec Spier et sa recherche de sens par le biais de l’écriture quotidienne. Dans l’une des notes de son journal, elle semble mûrir sous nos yeux. « Quelque chose en moi est en train de grandir », écrit-elle, « et chaque fois que je regarde à l’intérieur, quelque chose de nouveau apparaît. Tout ce qu’il me faut faire, c’est l’accepter, le porter et le laisser fleurir. »

Dialogue avec Dieu

Mais le monde autour d’elle s’effondre inexorablement. A partir de 1942, les juifs n’ont plus le droit de se rendre dans les maisons non juives. On les force à porter l’infâme étoile jaune et bientôt, ils sont transférés dans un ghetto. Un petit groupe a déjà été envoyé dans un camp de concentration, et un camp de transit est installé à Westerbork pour faciliter les déportations. C’est à ce moment-là que la famille d’Anne Frank entreprend de se cacher.

Le propriétaire et les amis non juifs d’Etty lui offrent l’asile. Sourde à leurs supplications, elle agit à l’opposé : elle se porte bénévole auprès du Conseil juif et demande à être transférée à Westerbork, où elle espère venir en aide à ses coreligionnaires. Contrairement à la plupart des juifs internés, elle reçoit un laissez-passer et effectue de fréquents allers-retours entre le camp et Amsterdam, où elle est en contact avec les membres de sa famille qui ont encore échappé aux griffes nazies.

Tiraillée par le doute, Etty se lance dans un dialogue plus intense avec Dieu. De son journal, il ressort clairement que sa foi n’a rien de conventionnel. « Lorsque je prie », écrit-elle, « je tiens un dialogue idiot, naïf ou extrêmement sérieux avec ce qu’il y a de plus profond en moi, que par commodité j’appelle Dieu. » Quelle que soit la gravité de ces dialogues, Etty ne blâme jamais Dieu pour les calamités qui frappent les juifs. « Tu ne peux pas nous venir en aide », écrit-elle, « mais nous devons T’aider et défendre Ta demeure en nous jusqu’au bout. »

Sa spiritualité hors du commun alliée à son éducation au sein d’une famille complètement assimilée soulève d’intéressantes questions au regard de son judaïsme. Quel rapport entretient-elle avec son patrimoine ? Selon Coetsier, Etty refuse de se faire appeler par son prénom juif Esther, et se définit comme une Néerlandaise assimilée. Elle se considère à peine comme juive, et ne met jamais en avant ni sa foi ni ses origines. Mais, comme l’expliquent certains chercheurs, les nazis vont la forcer à prendre conscience de son identité. « Bien qu’elle ne soit pas pratiquante, son judaïsme va devenir une part essentielle de son sens de l’identité », écrit Coetsier. « Ainsi, Etty préfère faire face à ses persécuteurs et décide de subir le sort de ses coreligionnaires plutôt que de se cacher. »

« Nous devons apprendre à supporter notre destin commun », écrit-elle encore. « Quiconque cherche à sauver sa peau doit réaliser que s’il ne se rend pas, un autre prendra sa place. Comme si cela importait vraiment de savoir lequel d’entre nous partira. » Par la suite, elle ajoute : « Je ne pense pas que je pourrais être heureuse d’échapper au sort réservé à tant d’autres. »

Avant Auschwitz

Contrairement à Anne Frank, la jeune femme était lucide quant à la probabilité de la mort : « Ce qui est en jeu, c’est notre destruction imminente et notre anéantissement, nous n’avons plus d’illusions à ce sujet. Ils veulent nous détruire complètement, nous devons l’accepter : telle est notre donnée de départ. » A Westerbork, la jeune femme voit arriver les derniers juifs raflés durant la nuit. Las, épuisés, ils titubent en chaussons et pyjamas à travers le camp. Elle est également spectatrice du « quota » hebdomadaire c’est-à-dire ces juifs qui, peu importe leur âge ou leur état, sont désignés pour le prochain « transport » vers l’Est. « Le train », écrit-elle, « vient chercher son chargement avec une régularité mathématique. »

Quelques mois plus tard, Julius Spier, atteint d’une maladie soudaine, meurt le jour même où la Gestapo vient l’emmener pour Westerbork. En juin 1943, les parents d’Etty ainsi que son frère cadet arrivent au camp de Westerbork. Il faudra peu de temps pour que leurs noms, avec celui d’Etty, figurent sur le prochain quota ; son statut privilégié ne lui aura pas permis d’échapper à son funeste destin.

Le jour fatidique du convoi arrive. Etty, qui ne peut supporter de voir sa famille souffrir, choisit de monter dans un autre wagon que celle-ci. Lorsque le train s’éloigne du camp, elle gribouille un message rapide sur une carte postale adressée à un ami et la jette à travers une fente entre les planches. De ces quelques lignes, on retiendra ces phrases : « En ouvrant la Bible au hasard, je trouve cela : “Le Seigneur est ma haute tour” et “Nous avons quitté le camp en chantant”. » La carte a été ramassée par des fermiers qui l’ont envoyée par la poste. Le train atteint Auschwitz le 10 septembre 1943. Le jour même, sa mère et son père sont gazés. Etty décédera le 30 novembre à l’âge de 29 ans. Ses deux frères ont péri dans les années qui ont suivi. Les écrits d’Etty rédigés avant sa déportation ont été sauvés grâce à un ami non juif, mais rien ne subsiste de ce qu’elle a pu écrire à Auschwitz.

Le cœur pensant des baraques

L’histoire d’Etty est déchirante, mais elle nous laisse également quelques lueurs d’espoir, ainsi que des idées puissantes sur le pouvoir consolateur de l’écriture. Ces éléments se retrouvent au cœur de l’œuvre de Susan Stein. Sa pièce intitulée Etty, invite ainsi les spectateurs à repenser la Shoah, en soulevant des questions relatives à la résistance, aux droits de l’homme, à la justice sociale et à la responsabilité individuelle.

La comédienne est tombée sur le journal d’Etty Hillesum dans une braderie aux Etats-Unis. « Au départ, Etty m’a semblé très égocentrique. Je n’ai pas vraiment accroché, mais ensuite quelque chose a changé », explique Susan Stein. « Elle est vite devenue comme une amie qui me chuchotait des mots à l’oreille. » « Ce qui est remarquable à propos d’Etty », raconte-t-elle, « c’est que son malheur n’a pas mis un terme à son écriture tant qu’elle était encore en vie. Au contraire, cela n’a fait qu’accentuer sa croissance morale et littéraire. »

Même à Westerbork, Etty Hillesum continue à écrire afin de devenir, comme elle le dit, « le cœur pensant de ces baraques ». Elle cherche à mettre sa sensibilité chèrement acquise au service d’autrui, afin d’aider ses compagnons d’infortune à reprendre pied et à échapper à la haine de leurs bourreaux. « Chaque atome de haine que nous ajoutons à ce monde le rend encore plus inhospitalier », écrit-elle.

« Aussi, au lieu même de blâmer les nazis », souligne Susan Stein, « Etty va travailler sur elle-même et devenir ce qu’elle croit être l’apanage de la justice et de l’amour… et sera reconnaissante pour la vie, bien que celle-ci devienne chaque jour de plus en plus horrible. » La comédienne est particulièrement impressionnée par sa recherche constante de la beauté, même à l’intérieur du camp. Etty remarque les oiseaux qui passent et les fleurs chatoyantes qui poussent dans un champ au centre de Westerbork. La diariste est constamment en éveil par rapport aux gestes et aux comportements de ceux qui l’entourent. Elle raconte le moment où des prisonniers montent, en larmes, dans les convois : « Un gardien, au sourire béat, cueille des lupins violets, le fusil en bandoulière… peut-être est-il en route pour courtiser la fille d’un fermier. »

La beauté au cœur de l’horreur

« Etty s’attache à voir de la beauté partout parce qu’elle sait qu’elle existe. Et même dans les moments d’effroyable panique, on la voit tenter d’en déceler les contours », poursuit Susan Stein. « C’est sa façon de résister. Elle reprend le contrôle de sa vie intérieure. »
Sa quête de beauté, de sens ainsi que des mots justes pour décrire ce qu’elle vit, est également ce qui retient l’attention de Coetsier. Il constate qu’Etty et Rilke – son « grand maître », comme l’appelle Hillesum – sont tous deux mus par cette même soif passionnée.

Pourtant, la jeune femme trouve étrange de penser que Rilke, un homme fragile et solitaire, « aurait peut-être été brisé par les circonstances dans lesquelles nous vivons ». Elle pose alors la question : « N’est-ce-pas une preuve supplémentaire que la vie est savamment équilibrée ? Ainsi, en temps de paix et dans des circonstances favorables, les artistes à l’âme sensible peuvent chercher l’expression la plus pure et la plus appropriée de leurs pensées les plus profondes afin que, dans les périodes de trouble et de grande détresse, d’autres puissent se tourner vers eux pour chercher un soutien, et une réponse toute prête à leurs questions les plus insolubles. »

Avec Etty, c’est l’inverse. Elle a ciselé ses expressions les plus justes, au moment où la vie ne tenait qu’à un fil, à une époque des plus traumatisantes de l’histoire. Et ce par un modelage interne de son moi profond à travers l’écriture. Quant aux jours où il lui est impossible de prendre la plume, elle écrit : « Je crois que l’on peut créer même sans jamais écrire un seul mot ou peindre une seule image, en transformant simplement sa vie intérieure. Et cela aussi a valeur d’action. »
Que ce soit par l’écriture ou toute autre forme de créativité, Etty Hillesum a cherché à fournir une réflexion sur les dilemmes de la vie. Ainsi conclut-elle son journal, à propos des œuvres d’artistes et écrivains passés et présents : « Nous devrions être prêts à agir comme un baume pour panser toutes les blessures. »

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