La source de cet article se trouve sur ce site

Il fait plutôt frais pour la saison. Depuis quelques jours, le mauvais temps s’est installé sur la capitale. Le mois de juin 1942 avait été caniculaire. Les températures de juillet sont en dessous des normales saisonnières. En cette soirée du 15 juillet 1942, il ne fait pas plus de 16 °C à Paris. Les commissaires de police qui sortent de la préfecture de l’île de la Cité frissonnent. Certains de froid. D’autres d’effroi. Leur chef, le préfet Amédée Bussière, vient en effet de leur présenter le plan de l’opération « Vent printanier » à laquelle 6 000 fonctionnaires français doivent prendre part le lendemain matin.

Cela fait trois semaines que les policiers sentaient que quelque chose se tramait dans les hautes sphères. Il planait une ambiance lourde dans les couloirs de la préfecture. Les réunions de cabinet auxquelles étaient conviés les directeurs d’administration centrale s’éternisaient. Les permissions avaient été annulées, les élèves de l’École de police convoqués. Chacun sait désormais de quoi il retourne. Une vague d’arrestations sans précédent se prépare.

Lire aussi Comment s’est préparée la rafle du Vél’ d’Hiv ?

Plus de 1 200 équipes d’arrestation ont été formées. Elles ont principalement été affectées aux arrondissements « à forte implantation juive ». À commencer par le Marais (le 3e arrondissement est doté de 156 équipes, le 4e de 139) et l’Est parisien (le 10e a 152 équipes, le 11e : 246, le 12e : 131), mais aussi les quartiers populaires du nord de la capitale (18e : 121 équipes, le 20e : 255).

L’objectif qui leur a été exposé est de « rafler » à Paris, mais aussi en Seine-et-Oise, près de 22 000 Juifs, de les amener au Vélodrome d’Hiver où ils seront « triés » puis déportés. Rien n’a été dit de la destination finale des populations arrêtées, mais des rumeurs circulent. On parle de « camps de travail », de « centres de rétention ». On évoque aussi, à demi-mot, que personne n’en reviendra.

Le chef SS Theodor Dannecker, qui représente Adolf Eichmann en France – haut fonctionnaire nazi en charge de la mise en place de la « Solution finale » –, a reçu un télégramme lui indiquant que l’opération sera dédiée à la mémoire du général Reinhardt Heydrich, abattu le mois précédent à Prague. 

Rumeur

En ce 15 juillet au soir, les policiers qui rentrent chez eux, par le métro, évitent le dernier wagon. Depuis quelques semaines, cette voiture est réservée aux Juifs. Depuis le 7 juin, le port de l’étoile jaune leur est imposé. Depuis deux ans, certaines professions et certains lieux leur étaient interdits. Ils doivent désormais arborer continuellement sur leurs vêtements ce signe distinctif. Les contrevenants à cette règle s’exposent à une peine de prison.

Les fonctionnaires de police requis pour la rafle du lendemain se dépêchent de regagner leurs domiciles. Ils doivent rejoindre leur unité à 3 heures du matin le 16 juillet. Bien qu’on leur ait demandé la plus grande discrétion sur l’opération, certains ne peuvent garder ce lourd secret pour eux. Quelques-uns parlent, avertissent des amis, voisins juifs ou encore des contacts dans la Résistance. Ils seront l’honneur de la police.

C’est ainsi que peu avant l’heure du dîner, le futur Prix Nobel de physique, Georges Charpak, fait le tour des amis de sa famille. Le fils d’un policier l’a informé qu’ « un vaste coup de filet antijuif » se prépare. Georges, qui vient de fêter ses 18 ans, enjoint ceux qui le peuvent de quitter leur domicile. Parmi les amis qu’il a informés, Sender F., sa femme Gitla et leur petite fille, Béatrice (6 ans), habitent le passage d’Alexandrie (dans le 10e). Ils se tournent vers leur gardienne. Elle leur conseille de se réfugier dans le studio de sa fille.

Des Parisiens fichés par milliers

Dans les commissariats de l’Est parisien, on classe une dernière fois les notices tirées du fichier juif réalisé, avec une rigueur toute scientifique, par André Tulard. Ce fichier a été réalisé à partir du recensement effectué par les fonctionnaires de l’administration française (et non par l’Occupant allemand) entre le 3 et le 20 octobre 1940. Il compte plus de 149 734 noms : ceux de 85 664 juifs français et 64 070 juifs étrangers ou apatrides.

Chaque individu est affublé d’un numéro. La Sécurité sociale s’en inspirera après la Libération ! Le premier chiffre de l’identification n’est pas 1 pour les garçons et 2 pour les filles. Mais 5 et 6 (« sujets français indigènes juifs »), 7 et 8 (« juifs étranger(e)s ») et 9 et 0 (« statut mal défini » ou « apatrides »).

On a tiré de ce fichier quelque 25 334 noms et adresses pour Paris ; auxquels s’ajoutent 2 054 notices supplémentaires pour la banlieue. « Chacune de ces petites fiches est la trace parfois unique d’un destin : un nom, une adresse, une profession, souvent dactylographiés », écrivent Blanche Finger et William Karel qui ont consacré un ouvrage à l’opération « Vent printanier » (éditions La découverte).

Pour l’heure, de petites mains du ministère les trient par quartier pour faciliter le travail des policiers. Au 31 bis, avenue Foch, le Hauptsturmführer Dannecker et son adjoint Röthke, les deux officiers allemands qui dirigent à la Gestapo parisienne la section IV B4, dite de la répression antijuive, boivent café sur café dans la perspective d’une courte nuit.

Une campagne de propagande pour préparer l’opinion

Au Commissariat aux questions juives (dans le quartier de la Bourse, à Paris), Louis Darquier de Pellepoix est, lui aussi, sur le pont. À son initiative, une campagne de presse a été lancée quelques jours plus tôt pour « préparer l’opinion ». On a ressorti sur les écrans parisiens un film de propagande nazi, « le Péril juif », et les journaux antisémites Le Cri du peuple, mais aussi Le Pilori ont haussé le ton. Dans son édition du 3 juillet, le Cri du peuple publie notamment : « Pour se convaincre du péril juif, il suffit de se promener un quart d’heure le dimanche entre la Madeleine et la place de feu la République. La proportion des décorés de l’étoile jaune y dépasse tout ce que l’on pouvait imaginer et le plus cornichon des gaullistes finit par se dire : Décidément, ils sont trop ! »

Le 13 juillet, des affiches ont été placardées sur les colonnes Morris : il s’agit d’une ordonnance du général Carl Oberg qui précise quelles seront les représailles dont useront les autorités allemandes envers les familles de ceux qui s’aviseraient de protester face aux mesures prises par le gouvernement de Vichy ou par l’Occupant :

1. Tous les proches parents masculins en ligne ascendante ainsi que les beaux-frères et les cousins à partir de dix-huit ans seront fusillés.

2. Toutes les femmes au même degré de parenté seront condamnées aux travaux forcés.

3. Tous les enfants, jusqu’à dix-sept ans révolus, des hommes et des femmes frappés par ces mesures, seront remis à une maison d’éducation surveillée.

Dans ces conditions, espèrent les autorités, toute velléité de résistance devrait être étouffée dans l’œuf. De fait, il n’y aura aucune manifestation populaire pour s’opposer aux arrestations des Juifs.

Les camps

Au camp de Drancy, le 14 juillet, le capitaine Vieux, officier de gendarmerie, sous l’autorité duquel est placé ce « pénitencier militaire », a convoqué les responsables des 22 unités (correspondant aux escaliers de cette barre d’immeuble pas encore achevée où sont détenus celles et ceux qui s’apprêtent à partir pour Auschwitz). Il leur a annoncé l’arrivée prochaine de nombreux prisonniers.

La Cité de la Muette, transformée en « camp de transit » en août 1941, va voir affluer les couples sans enfants et les célibataires. Les mineurs seront envoyés à Pithiviers et Beaune-la-Rolande (Loiret). De la place a été faite dans ces centres de détention dans la perspective d’un afflux de nouveaux détenus. Un convoi est parti de Pithiviers vers Auschwitz le 22 juin ; un autre de Beaune-la-Rolande le 25. Un troisième train est parti le 28 juin. Chaque convoi compte aux alentours de mille déportés. Et pas question de faire partir un train avec moins de « passagers ». On a organisé, les jours précédents, des rafles à Orléans pour « arrondir » les effectifs.

Derniers préparatifs

Le couvre-feu est entré en vigueur à 23 heures, mais à minuit, dans les entrepôts de la Compagnie des transports en commun de la région parisienne (CTCRP, ancêtre de la RATP), on vérifie encore que la cinquantaine de bus réquisitionnés pour transporter les « suspects » sont en bon état de marche. Six cars viennent se ranger en réserve dans la cour de la préfecture de police.

Dans le nord de Paris, Mme Rimmler, informée qu’une rafle se prépare (par une feuille d’information ronéotypée en yiddish qui a circulé dans l’après-midi au sein de la communauté), quitte son domicile du 51, rue Piat (20e) pour trouver refuge dans un garage voisin. Dix personnes s’entassent avec elle dans un petit réduit de 3 mètres sur 2, au milieu de pièces métalliques et de pneus. Impossible de s’allonger. C’est assis que les adultes vont passer la nuit. Non loin de là, M. Pitkowicz, dont l’oncle Charles a été déporté, passe la nuit dans sa cave. Comme la rumeur prétend que seuls les hommes adultes seront arrêtés, sa femme reste dans l’appartement avec son fils et sa fille.

Au Vél’ d’Hiv

Les tribunes du Vélodrome d’Hiver peuvent accueillir 15 000 spectateurs. Une grande partie des personnes arrêtées les 16 et 17 juillet 1942 va y passer quatre journées d’attente avant d’être déportés. © DR

À 3 heures du matin, le Vélodrome d’Hiver, rue Nélaton, ouvre ses portes. Quatre camions bâchés approchent. Dans chacun d’eux, une vingtaine de gendarmes. Une quarantaine d’agents du commissariat du 15e arrondissement les rejoignent une heure plus tard.

Cinq heures sonnent. L’opération commence. Dans le 11e arrondissement, des coups retentissent. Les Spienak, les Nussbaum, les Goldberg et les Dorag sont tirés de leur sommeil. « Ouvrez, c’est la police ! » Les portes qui ne s’ouvrent pas assez vite sont défoncées. Pleurs, cavalcades, coups de sifflet, cris. Cette rafle ne passe pas inaperçue. D’autant que certaines personnes se jettent par la fenêtre, rue de Belleville, rue de Poitou.

Témoins

Ce qui frappe les témoins de ces scènes, c’est qu’à côté des policiers en tenue, commandés par des inspecteurs en civil, se tiennent de jeunes hommes en chemise bleue, portant baudriers et brassards au signe P. P. F. (Parti populaire français), venus donner un coup de main aux forces de l’ordre.

Désireux de rassurer leurs interlocuteurs, certains policiers livrent une fable. Chez les Goldenzwag, dans le Marais, un gradé explique qu’on va juste envoyer les familles dans un ghetto près de Lublin. « Après la guerre, vous pourrez revenir dans votre domicile parisien », glisse l’inspecteur. Rassérénée, Mme Goldenzwag lui offre du café. Tout ne se passe pas de manière aussi douce. Au 18, cité Dupont, dans le 11e, M. Jablonka fait un malaise en passant le seuil de son immeuble. Il s’écroule sur le trottoir en se tenant la poitrine. C’est une crise cardiaque. Les plantons ne savent pas quoi faire. On le remonte chez lui. On l’étend sur son lit et on file. Il va agoniser, seul, pendant deux jours. Jeanne Pakin descend l’escalier du 18 de la rue de Chabrol (dans le 10e) avec prudence. Elle est enceinte. Les policiers lui demandent de se presser.

Les Parisiens qui quittent leur domicile pour rejoindre leur travail découvrent avec surprise des files de bus remplis de familles hagardes, tenant sur leurs genoux des paquetages mal ficelés, faits à la va-vite.

Bilan

Si l’essentiel des arrestations a eu lieu le premier jour (plus de 9 000 interpellations se déroulent le 16 juillet), la rafle va se poursuivre le 17 juillet (avec 3 000 autres arrestations). Des opérations de police ponctuelles effectuées jusqu’au 22 juillet contribueront à faire déporter 13 152 personnes dans ce qu’il est convenu d’appeler désormais la Rafle du Vél’ d’Hiv. Seule une centaine d’entre elles reviendront à la libération des camps. Aucun des 4 051 enfants, arrêtés ces jours-là, ne survivra.

Voir aussi La rafle du Vél’ d’Hiv en images

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here