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Le Moyen-Orient est en recomposition complète. A la manoeuvre, le prince héritier d’Arabie Saoudite, Mohammed ben Salmane…

Le Moyen-Orient est sans doute en train de subir sa plus profonde transformation géopolitique depuis la création de l’Etat d’Israël, en 1948. Mais le caractère tragique et contradictoire de l’actualité des tout derniers jours en dissimule l’importance. Par un mélange tragique de sang, de larmes et de déclarations fracassantes, le tumulte propre à cette région fait perdre de vue les reconsidérations stratégiques essentielles qui s’y dessinent. Les chocs émotionnels et les signes d’évolution s’entremêlent dans une telle torsion qu’il faut en démêler les fils.

Le vendredi 30 mars, dans la bande de Gaza (où vivent deux millions d’habitants, dont 1,3 million de réfugiés), dix-huit Palestiniens sont tués et près de 1400 autres blessés par l’armée israélienne à la suite d’une manifestation massive organisée par le Hamas dans le cadre de la « grande marche du retour », protestation destinée à durer six semaines. Objectif du Hamas, qui dirige ce territoire avec une main de fer et des moeurs mafieuses : mobiliser le peuple, soit une foule majoritairement innocente, pour s’opposer par un effet de masse au déracinement des familles arabes, à leur impossibilité de retrouver leurs terres, et, en arrière-plan, à la proclamation de Jérusalem comme capitale de l’Etat d’Israël par les Etats-Unis.

« Nous identifions des tentatives d’attaques terroristes sous le camouflage d’émeutes », a répliqué dans le feu de l’action le général israélien chargé du secteur. Rien ne prouve qu’il y ait eu effectivement attaque terroriste ou émeute (les manifestants n’ont pas tenté de franchir la clôture frontalière) ; mais l’armée, qui avait prévenu qu’elle ferait usage de la force, a tiré en atteignant souvent des manifestants dans les jambes, selon un schéma anti-émeute désormais éprouvé. Une réponse sécuritaire « disproportionnée », pour reprendre une expression consacrée…

Une triangulation-strangulation contre l’Iran

Lundi 2 avril, sans lien avec ces cruels événements, la prestigieuse revue américaine The Atlantic publie une interview décoiffante de Mohammed ben Salmane (« MBS »), le prince qui défraie la chronique et effraie le Moyen-Orient. L’homme qui vient d’accomplir une opération éclair de redressement des comptes publics du royaume wahhabite – au prix d‘une purge spectaculaire parmi les ministres, hommes d’affaires et autres profiteurs du système – enjambe les clivages : « Notre pays n’a pas de problème avec les juifs », déclare-t-il. La phrase a déjà été prononcée [« MBS » a dit presque les mêmes mots, en juin 2016, devant un petit groupe de journalistes français, dont l’auteur de cet article]. En réalité, depuis 2002 et le plan de paix alors conçu par le roi Abdallah, Riyad promeut une solution très claire : l’Arabie est prête à reconnaître Israël si cet Etat se retire des territoires occupés en 1967.

La nouveauté se situe ailleurs, elle est dans le « tempo » : sa défense très modérée des Palestiniens, dont les droits sont présentés comme un parallèle aux aspirations israéliennes, efface l’antériorité des premiers (argument traditionnel des pays arabes) et les place à égalité avec les seconds. « Je crois, affirme-t-il, que chaque peuple a le droit de vivre en paix dans sa nation. Je crois que les Palestiniens, tout comme les Israéliens, ont le droit d’avoir leur propre terre. » Or, fort malencontreusement, la déclaration de « MBS » tombe juste après les morts de Gaza… et, fort opportunément, elle s’inscrit dans la suite à donner à la décision américaine de déménager l’ambassade des Etats-Unis de Tel Aviv à Jérusalem.

La triangulation qui est actuellement à l’oeuvre entre Washington, Jérusalem et Riyad a beau paraître hétéroclite, elle représente une des initiatives les plus osées qui aient été récemment tentées au Moyen-Orient – elle vise ni plus ni moins que la strangulation de Téhéran. Car, derrière l’Arabie Saoudite, figure en bonne place ses « clients » et obligés, au premier desquels l’Egypte, surendettée auprès de la couronne wahhabite. Cet axe anti-iranien nécessite à son tour d’exercer une pression sur les Palestiniens afin qu’ils acceptent de guerre lasse un règlement du conflit dont ils ne seront pas, dont ils ne peuvent pas être, les gagnants. Avec ce risque majeur : faire de la question palestinienne une cause désormais défendue par les mollahs iraniens – ou par le président turc Erdogan

Christian Makarian

Source lexpress

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