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Seuls seize kilomètres séparent Ramallah de Jérusalem. Entre les deux villes, la route Al-Bireh Al-Qods mène du siège de l’Autorité palestinienne au checkpoint de Qalandia, à huit kilomètres de là. Tenu par l’armée israélienne, ce poste-frontière permet aux seuls résidents palestiniens de Jérusalem, Arabes israéliens ou détenteurs d’un permis spécial délivré au compte-gouttes de pénétrer de l’autre côté du « mur de sécurité » dressé par les Israéliens et de rejoindre la partie orientale de la ville sainte, occupée et annexée par Israël.

À mi-chemin, à droite du carrefour érigé en hommage au « martyr Yasser Arafat », se dresse une grande arche. Située à côté d’une décharge, elle marque l’entrée du camp de réfugiés Al-Amari. Établi en 1949, au lendemain de la création de l’État d’Israël, il abrite des Palestiniens qui ont été expulsés ou ont fui leur terre en 1948, ainsi que leurs descendants. Il y a aujourd’hui 5,5 millions de réfugiés palestiniens au Proche-Orient.

Les enfants d'Al-Amari redonnent vie au camp. © Armin Arefi Le Point

Une chaussure abandonnée accueille le visiteur, ainsi qu’une roquette, dessinée sur le flanc de l’arche. L’artère principale est déserte. Les échoppes qui l’entourent sont vides. Il est vrai qu’en début d’après-midi le samedi – chômé en Palestine –, les Palestiniens font généralement la sieste. C’est le cas de cet homme assoupi dans sa voiture. Quelques anciens, assis sur un banc depuis la nuit des temps, discutent. Et les enfants redonnent vie au camp.

« Je n’ai rien à faire à Al-Amari »

Assis sur des chaises qu’ils ont eux-mêmes disposées, quatre minots sont animés par un débat passionné. Mais la discussion est bientôt interrompue par l’irruption d’un ballon, qu’une jeune fille vient récupérer.

Hissées à la hâte en 1949, les tentes ont laissé place à des maisons, construites en ciment dès 1957. Le camp d’Al-Amari est aujourd’hui un véritable village, accueillant quelque 5 000 réfugiés palestiniens (10 000, selon l’UNRWA, l’agence de l’ONU pour les réfugiés palestiniens).

Les portraits de l'ancien raïs Yasser Arafat sont omniprésents dans le camp Al-Amari. © Armin Arefi Le Point

Trônant sur la devanture de nombreux magasins, le portrait de l’ancien raïs Yasser Arafat veille sur les habitants. Dans l’un d’entre eux, une demi-douzaine d’enfants joue en réseau à Call of Duty, le jeu de guerre phare de la console PlayStation. Ils sont surveillés par Mo’az, un jeune homme, sagement assis derrière un bureau. Âgé de vingt ans, il avoue ne pas étudier ni travailler, mais se dit expert en informatique.

Un homme à la démarche hésitante et au ventre bedonnant fait son apparition dans la pièce. Amiad, 47 ans, est venu donner aux enfants un cours de musique. Marié et père de quatre petits, l’homme est né dans le camp d’Al-Amari. Ses parents s’y sont réfugiés après avoir été contraints de quitter leur village situé en périphérie de Jérusalem. « Je n’ai rien à faire à Al-Amari », soupire-t-il. « Je n’ai pas de travail. Le matin, je me réveille, je vais voir mes parents, puis j’enseigne la musique aux enfants. »

« Je n’ai qu’un souhait dans ma vie : retourner dans le village de mes parents »

L’homme s’enfonce dans un dédale de ruelles, où règnent saleté et ordures. Un chat maigrelet y a trouvé son paradis. Amiad enrage : « Ce n’est pas une vie, ça ! » Au détour d’une petite rue, entre deux portes, des enfants ont improvisé un match de foot. Le patriarche leur demande de se pousser. L’un d’eux, à peine âgé d’une dizaine d’années, lui tient tête. Au mur, les portraits de Yasser Arafat sont accompagnés de celui de son successeur, Mahmoud Abbas, président de l’Autorité palestinienne depuis 2005, dont la lutte pacifique pour obtenir la reconnaissance de l’État palestinien s’est soldée, pour l’heure, par un cuisant échec.

Amiad ne s'est pas rendu à Jérusalem, pourtant à une dizaine de kilomètres de là, depuis cinq ans. © Armin Arefi Le Point

Amiad ne peut cacher sa déception : « Les politiciens pensent qu’ils peuvent jouer avec nous comme des pions », peste-t-il. Au bout du chemin, surgit à nouveau la route Al-Bireh Al-Qods, menant tout droit vers Jérusalem. La ville trois fois sainte a beau être distante de douze kilomètres seulement, le Palestinien ne peut s’y rendre. Son dernier séjour remonte à cinq ans, lorsqu’il avait bénéficié d’une autorisation spéciale pour le mois de ramadan. Mais il ne perd pas espoir pour autant : « Je n’ai qu’un souhait dans ma vie : retourner dans le village de mes parents. »

L’homme croise maintenant un groupe de jeunes adolescents proposant des fruits frais sur leur brouette. Mouad, 19 ans, vend des fraises et des melons, qu’il fait gratuitement goûter à ses visiteurs. À la différence de beaucoup d’habitants d’Al-Amari, sa famille, originaire d’Hébron, a fui la ville pour une affaire de meurtre et s’est réfugiée à Ramallah dans les années 1990. Né dans le camp voisin de Qadoura, Mouad a rapidement quitté l’école pour vendre des fruits, dès l’âge de neuf ans…

« Mon problème est mon travail »

Tout d’abord vendeur ambulant dans la rue, en centre-ville de Ramallah, il en a été chassé par les policiers de l’Autorité palestinienne, et s’est résigné à travailler dans le camp d’Al-Amari, où il gagne en moyenne 70 shekels (les Palestiniens utilisent la monnaie israélienne), soit 16 euros par jour. « Mon problème est mon travail », affirme-t-il. « Mon quotidien est mauvais, et il en sera de même de mon futur. La politique, je m’en fiche. » Le jeune homme sort un couteau de sa poche et le pointe vers un de ses amis, avant d’éclater de rire et de l’enlacer.

Âgé de 19 ans, Mouad vend des fruits depuis l'âge de neuf ans. © Armin Arefi Le Point

Au fond du camp se dresse le bâtiment de l’UNWRA, l’office des Nations unies pour les réfugiés palestiniens, dont une grande partie du budget a été ponctionné par Donald Trump. Entre les nombreux véhicules garés de part et d’autre de l’artère principale, un 4×4 de luxe tente de se frayer un chemin, suivi de près par une citadine de marque européenne, qui se gare péniblement dans une ruelle adjacente. Confortablement installé dans sa voiture, Imad revient d’une course et attend son prochain client.

Ce Palestinien de 48 ans, lui aussi né dans le camp d’Al-Amari, est chauffeur de taxi depuis quatre ans. Il explique avoir acheté son véhicule grâce à un crédit bancaire, qu’il rembourse chaque mois, avec les 100 shekels (24 euros) qu’il gagne chaque jour. Marié et père de quatre enfants, Imad ne pense pas sortir un jour de ce camp. « Toute ma vie est ici », lâche-t-il en allumant une cigarette dans l’habitacle. « Je rêve de me rendre à Salamé, dans le village d’origine de mes parents, près de Yaffo [partie sud de Tel-Aviv, NDLR], mais quand je vois le comportement d’Israël, alors je perds tout espoir. »

« Droit au retour » théorique des réfugiés

En théorie, les résolutions (non contraignantes) de l’Assemblée générale de l’ONU autorisent les réfugiés palestiniens à retourner sur les terres dont ils ont été expulsés, ou qu’ils ont fuies. Mais en pratique, la question du « droit au retour » est l’un des points d’achoppement des interminables négociations israélo-palestiniennes, suspendues depuis 2014. Ce point paraît difficilement acceptable pour Israël, car il pourrait compromettre le caractère « juif » de son État. « L’une des dimensions importantes de tout le processus qui doit amener à la solution à deux États est que, précisément, les réfugiés [palestiniens] puissent un jour avoir le choix [de retourner dans leur pays] », explique au Point Pierre Krähenbühl, commissaire général de l’UNRWA.

Chauffeur de taxi depuis quatre ans, Imad pense ne jamais sortir du camp où il est né. © Armin Arefi Le Point

Or, avec la poursuite tous azimuts de la colonisation en territoire palestinien, additionnée à la décision de Donald Trump de transférer l’ambassade américaine à Jérusalem, la résolution du conflit, via la création d’un État palestinien, paraît aujourd’hui illusoire. Imad, le chauffeur de taxi, allume une nouvelle cigarette : « Abou Mazen [nom de guerre de Mahmoud Abbas, NDLR] ne peut même pas faire la paix ici, dans ce camp. Pensez-vous vraiment qu’il peut faire la paix au Proche-Orient ? »

Le camp d’Al-Amari a beau être situé en zone A (20 % du territoire de la Cisjordanie), sous contrôle administratif et sécuritaire palestinien, l’armée israélienne y réalise souvent des incursions inopinées pour arrêter des réfugiés soupçonnés de terrorisme. « Il n’y a pas de paix ici, souligne le vieux Amiad. L’armée israélienne vient quand elle le souhaite et arrête des gens sous prétexte que ce sont des terroristes. »

« La vie est bien meilleure ici qu’à Gaza »

Derrière lui, collés au mur, des portraits de « martyrs » du camp d’Al-Amari, à côté de la mosquée d’Al-Aqsa, à Jérusalem, ainsi que des photos de jeunes combattants, les armes à la main, purgeant de longues peines de prison en Israël. « Celui-ci ne portait pas d’armes. La plupart de ces portraits sont passés par Photoshop », assure Amiad. « Pour Israël, tous les Palestiniens de Cisjordanie sont des terroristes. Mais venez voir par vous-mêmes : qui sont les terroristes ? Qui a des armes à la main ? Qui colonise autour de nous ? »

De nombreux portraits de réfugiés d'Al-Amari morts en « martyr » ou détenus en Israël, sont collés sur les murs du camp. © Armin Arefi Le Point

À l’évocation du nom « Israël », le visage d’Oussama se ferme. Le jeune homme de 25 ans, qui passait par là, resserre immédiatement autour de sa tête la capuche de son sweat-shirt. Originaire de la bande de Gaza, l’homme à la barbe fournie a bénéficié il y a dix mois d’une autorisation israélienne d’un jour pour se rendre en Cisjordanie. Il n’en est jamais reparti. « La vie est bien meilleure ici qu’à Gaza, où il n’y a aucun travail », affirme-t-il, malgré les conditions spartiates du camp.

Depuis le mois de juin, Oussama s’est improvisé revendeur de toute sorte de marchandises. Il s’en sort plus qu’honorablement avec un pécule de 200 shekels (48 euros) par jour. Il n’attend plus que sa femme, originaire de la ville de Jéricho, en Cisjordanie, mais habitant Gaza, le rejoigne à Al-Amari. Mais frémit à l’idée d’être arrêté par l’armée israélienne et renvoyé manu militari. « Je ne veux plus voir Gaza », insiste-t-il, au sujet de la minuscule bande de territoire dirigée par le Hamas mais soumise à un double blocus israélien et égyptien. L’appel à la prière du muezzin résonne dans les rues. Assurément, Oussama semble décidé à profiter de la vie en Cisjordanie. Même dans un camp de réfugiés.

Photo de couverture : Le camp Al-Amari a été créé en 1949, au lendemain de la création de l’État d’Israël. © Le Point/ Armin Arefi

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