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Préfet et président de l’Institut européen en sciences des religions (EPHE), Didier Leschi est coauteur de l’ouvrage collectif L’Histoire refoulée. La Rocque, les Croix de feu et le fascisme français (éditions du Cerf, 2019), sous la direction de l’historien Zeev Sternhell. Il s’intéresse à la figure de François de La Rocque, chef de file des Croix de feu et du Parti social français (PSF) dans l’entre-deux-guerres, et à ce qu’il nomme le « mystère historiographique » autour d’une « banalisation de Vichy » – une thèse controversée dans l’historiographie française……Décryptage……..



Vous contestez « l’immunité » au fascisme de la société française et soutenez l’idée qu’il y a toujours eu une tradition fascisante en France. Pourquoi parlez-vous d’un déni ?
Notre histoire récente est marquée par deux refoulements. D’une part, la sous-estimation de la force des courants anti-Lumières dans le prolongement du boulangisme et de l’affaire Dreyfus. 
Cela réduit Vichy à un accident politique lié à la défaite militaire, dans une France qui aurait été par nature allergique au fascisme. Or, Vichy n’a pu mettre en place la Révolution nationale que parce qu’il y avait un puissant Vichy idéologique avant le Vichy politique. 
Ce débat est internationalement suivi depuis qu’il a été ouvert par les historiens anglo-saxons, dont Robert Paxton en 1973.
C’est devenu une querelle générationnelle et historiographique de presque cinquante ans. 
La virulence des attaques contre Zeev Sternhell l’atteste… Le second refoulement concerne le colonel de La Rocque, un personnage clé longtemps sous-estimé. 
Dans La Droite en France publié en 1954, l’historien René Rémond qualifiait son mouvement de « scoutisme pour adultes ». Il a, pourtant, été à la tête de la plus grande formation de droite nationaliste de l’entre-deux-guerres, et le leader de droite le mieux organisé face aux mouvements ouvriers. Il tenait un discours antiparlementariste virulent salué par Drieu la Rochelle. 
Il connaît, de 1934 à 1940, un succès fulgurant : après la dissolution des Croix de feu par le Front populaire, le Parti social français réunit plus d’un million d’adhérents. 
Il serait sans doute sorti vainqueur des élections législatives si la guerre n’avait pas empêché leur tenue. 
Sous l’Occupation, il demeurait une voix écoutée ; voilà pourquoi se noue autour de lui une réflexion sur l’imprégnation d’idées politiques ayant permis le désarmement moral de 1940.

Peut-on parler de « refoulement » ? Ou est-ce le résultat de recherches historiques avec quatre-vingts ans de recul ?
C’est un refoulement qui se poursuit aujourd’hui. 
On assiste même à une tentative de réhabilitation républicaine du colonel de La Rocque à travers des ouvrages récents, ou avec la publication de ses carnets de captivité intitulés Pourquoi je suis républicain (2014) – résonance terrible au texte du résistant Marc Bloch ! 
Ces travaux sont dans la continuité de l’historiographie des années 1950-1960, une époque marquée par la volonté réconciliatrice post-1945. L’effet des propos de La Rocque est minimisé. 
L’antisémitisme de « bon sens » qu’il a pu diffuser a participé du déshonneur, dont Vichy a été le pivot. 
Son biographe, Jacques Nobécourt, admettait qu’il était « culturellement antisémite ». En octobre 1940, le colonel justifiait l’existence d’une « question juive » du fait, entre autres, de « l’encombrement israélite à l’intérieur de certaines professions ». 
Il appelait les juifs à ne « plus vouloir imposer leur place au soleil » et accusait la franc-maçonnerie d’être le vecteur de « la purulence juive ». Il réclamait que « l’organisme » national soit « épouillé » des « parasites qui sont introduits à même la chair française ». 
Si on admet, comme le font certains historiens, que La Rocque est « un républicain en marge de la République », que son loyalisme au maréchal Pétain n’est pas condamnable, que sa volonté de collaboration d’égal à égal avec l’Allemagne nazie est une résistance, alors on dénie à de Gaulle son courage, celui d’avoir été à contre-courant de l’acceptation du pire qui domine à ce moment-là dans les élites. 
La Rocque traite d’ailleurs l’homme du 18 juin de « dévoyé ». Sa presse dit de Jean Zay, qui a tenté de gagner l’Afrique du Nord à bord du Massilia, qu’il est un « déserteur » ayant « perdu son honneur ». Il fustige les préfets qui quittent leur poste pour refuser de servir Vichy. 
On ne peut dire : circulez, il n’y a rien à voir, au prétexte qu’il n’était pas plus antisémite que d’autres… 
Ni La Rocque, ni d’autres responsables politiques issus de la gauche et de la droite n’ont fait du statut des juifs un motif de rupture immédiat avec Pétain. Cela nous renvoie au présent. 
Tout discours antisémite ou xénophobe met en doute notre héritage issu de la Révolution.

Zeev Sternhell explique que l’idéologie fasciste s’est développée dans la société la plus libérale d’Europe sous la Troisième République. Quel lien entre le succès de mouvements comme les Croix de feu et la crise du libéralisme ?
Le début du XX siècle est une période de bouleversements profonds, scientifiques, technologiques, intellectuels. La vision que les hommes ont d’eux-mêmes est secouée. 
Une crise de civilisation est à l’œuvre dont les effets vont d’autant plus se faire sentir en France qu’elle est la société libérale la plus avancée du continent européen, et peut-être du coup plus fragile. 
Car si les Lumières françaises se distinguent avec la Déclaration des droits de l’Homme, l’abolition de l’esclavage, l’émancipation des juifs, la France a également produit une culture anti-Lumières qui prospère sur la hantise de la décadence et le dégoût des droits de l’Homme. 
Vichy va hériter de tout ça. Le cœur de l’idéologie fasciste a été une remise en cause du libéralisme politique. 
Cette haine du libéralisme ne s’accompagne pas nécessairement du refus du progrès technique. Au contraire, les penseurs d’extrême droite au XXsiècle l’ont souvent exalté comme marque de la puissance. Ils ont utilisé les techniques les plus modernes pour retourner la modernité contre elle-même. 
La Rocque innovait, organisait des rassemblements motorisés alliant vitesse et démonstration de force, utilisait le symbole de l’aviation comme pointe avancée de la maîtrise technique, jouant de la figure de Jean Mermoz… Le fascisme ne peut se réduire à son AOC italien. 
Il a eu une grande diversité de formes, partidaires ou étatiques, du Brésil à l’Italie. La Rocque est plus proche du christo-fascisme à la portugaise que du nazisme. 
La volonté de classer, de ranger en catégorie la nocivité des mouvements politiques, peut devenir un carcan pour penser les dynamiques antirationalistes, antidémocratiques, autoritaires, xénophobes ou antisémites.

La droite dure nationaliste n’est plus ni antiparlementariste, ni antisémite…
Il n’existe plus d’organisation partidaire comparable à celle des années 1930. Mais une certaine haine des élus peut renvoyer à l’antiparlementarisme. Et si l’antisémitisme n’est plus assumé comme devant structurer un combat politique, il reste très présent. 
Le nom de Rothschild jeté en pâture en est parfois la marque. Les mouvements d’extrême droite s’inscrivent toujours dans une tradition anti-Lumières. Ils s’opposent intellectuellement à l’héritage de la Révolution française, à la modernité, au rationalisme et au libéralisme politique, donc à la liberté de l’individu. 
Ils témoignent d’élans xénophobes affirmés, avec une focalisation sur l’étranger. Il y a une continuité du nationalisme barrésien de la « terre et des morts » quand on s’oppose à l’adhésion de tous à un pacte politique. Le vieux Front national avait pour slogan « un million de chômeurs, un million d’immigrés en trop, Français d’abord ». 
Ce discours contre l’immigré, ou l’origine immigrée, est réactualisé à l’aune de la défense de l’Occident — qui était du reste le grand objectif de la droite maurrassienne au XX siècle.

Placez-vous le Rassemblement national de Marine Le Pen dans cette filiation ?
Le Rassemblement national a un lien historique avec la tradition d’extrême droite, nationaliste, organiciste, autoritaire et contre-révolutionnaire. Il est vrai que l’utilisation dans le champ politique du terme « extrême » peut avoir un côté désarmant pour la pensée. 
Cela ne permet pas de comprendre l’ampleur du phénomène, car un certain sens commun historique associe extrême droite et marginalité, avec l’idée qu’elle ne pourrait jamais arriver au pouvoir. 
Or le RN est massif. Ses scores électoraux prouvent qu’il n’est plus réductible à un courant à vocation éternellement minoritaire. Ses idées se diffusent au-delà de la marge. 
Aucune culture républicaine ne rend immune à ce type de discours. C’est là la continuité du débat avec les années 1930 : croire qu’il y aurait une immunité par nature. 
C’est ainsi que l’on peut nourrir un sentiment de tranquillité…

Sternhell parle de « révolte culturelle » précédant la politique des masses. Le philosophe Michaël Foessel décrit un « fascisme de plume » avant le fascisme politique. Le moment politique en 2019 est-il comparable ?
Culturellement, les courants anti-Lumières l’emportent dans les années 1930 parce que leurs idées ont une bataille d’avance — c’est ce qu’explique le livre passionnant de Foessel. 
Aujourd’hui, on vit une époque où la progression des nationalismes et les succès électoraux comme celui de la Ligue en Italie montrent que les partisans de l’émancipation sociale sont dans une phase défensive. 
Au second tour de l’élection présidentielle de 2017, la volonté de progrès l’a emporté sur la régression. 
Mais on assiste partout à la montée de courants antinomiques avec la démocratie libérale et avec la citoyenneté telle qu’héritée de 1789. Certains arrivent au pouvoir. 
En Hongrie, on observe la résurgence de l’antisémitisme, baromètre le plus frappant des crises libérales. 
D’où l’importance de l’expérience historique, afin d’éviter un nouveau « minuit dans le siècle » selon la formule de Victor Serge.

Quelle leçon tirez-vous du « passé pour éclairer le présent » ?
Une leçon gramscienne. Les défaites idéologiques préparent les défaites électorales. L’effondrement des espérances laïques et de la gauche en Italie a préparé l’arrivée de Matteo Salvini… 
La question historique qui a un impact sur notre présent, c’est de savoir si ce qui s’est passé dans les années 1930 est une virtualité persistante. L’antifascisme ou le refus de l’extrême droite, aussi imprécis soient-ils, restent la volonté d’affirmer que rien n’est jamais acquis : la démocratie, la justice sociale et les libertés individuelles.

Source L’Opinion

Vous nous aimez, prouvez-le….

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