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On est en juillet. Un an après la guerre de 2014. L’actualité est calme cette fois. Dans quelques jours aura lieu la gay pride de Jérusalem. Je propose à i24news d’aller la couvrir, par simple précaution. Un petit sujet sans prétention en fin de journal, peut-être même un direct pour raconter l’ambiance sur place s’il reste du temps.

Arrivé sur place je plaisante avec mon caméraman : “allez, on filme quelques images, quelques interviews, j’envoie un sujet et on va boire un verre”. Le cortège démarre. On le suit. Ils ne sont pas nombreux. Quelques milliers tout au plus à défiler dans les rues les plus laïques de la ville en criant des slogans pour l’égalité.

La police est présente, en masse. Elle encadre les lieux. Tout semble sous contrôle.

Je me positionne face à la caméra, j’enregistre un sujet général : “ambiance plutôt bon enfant ici à la gay pride de Jérusalem, sous haute sécurité, tout se passe bien”. Je pose le micro sur le trépied. “Tu peux envoyer à la chaîne”, dis-je au caméraman. Je sors mon téléphone de ma poche. Il est 18h45.

Derrière moi des cris. Des gens qui courent dans tous les sens. Des policiers aussi. Des hurlements. Je m’approche de quelques mètres. Je baisse les yeux vers le sol.
Du sang. Des gens allongés.  L’un d’entre eux, le plus proche de moi, semble conscient.  Une policière d’une vingtaine d’années à peine appuie de toutes ses forces sur son dos pour fermer la plaie d’où coule du sang.

J’ai la tête qui tourne. Le coeur qui bat. Je ne sais pas qui a poignardé ni où il se trouve. Est-il neutralisé ? Peut-il encore frapper ? Je saisis mon téléphone et j’appelle i24news : “vite, il y a eu un attentat, prenez-nous en direct”. Je ne sais même pas quoi rapporter au début. Il y a des blessés. Quelqu’un a sorti un couteau et a poignardé. C’est tout. Je me tourne, naïvement, vers un policier et lui dis : “le terroriste était palestinien ?”. Le policier me regarde comme si je venais de débarquer. Je refuse d’imaginer qu’on puisse poignarder des personnes en Israël en 2015 simplement parce que gays.

Une heure après on apprend que le tueur est un juif orthodoxe qui vient de sortir de prison exactement dix ans après avoir poignardé des jeunes à la gay pride de 2005. Comment est-ce possible ? Comment a-t-il pu recommencer en tout impunité ? Comment a-t-il pu être libéré juste avant le défilé ? Comment a-t-il pu venir jusqu’ici ?

J’enchaîne les interventions en direct toute la soirée. En français et en anglais. Je n’ai pas mangé depuis le matin. Il fait chaud. L’adrénaline nous tient éveillés. Parfois je demande de décaler de quelques minutes mon intervention pour prendre un verre d’eau ou reprendre mon calme.

Il est minuit. Sur le chemin du retour mon caméraman et moi traversons le centre de Jérusalem à pieds, en silence. Nous croisons des manifestants qui hurlent leur colère contre la police qui a échoué dans sa mission. D’autres pleurent assis sur le sol. Ils pleurent sans s’arrêter.

J’ouvre Twitter et commence à lire les commentaires sous mes posts. “Sale pd”. “Bien fait pour votre gueule”. “Mort aux juifs”. “Vous l’avez bien cherché, pourquoi défiler à Jérusalem?”. Vous l’avez bien cherché ? J’ai l’impression d’entendre ceux qui reprochent aux femmes violées d’avoir porté une jupe trop courte, trop “provocatrice” pour ces “mâles” incapables de contrôler leurs pulsions.

Les antisémites “fêtent” ces juifs qui s’entretuent, les homophobes juifs “fêtent” ces pd poignardés. Parfois les mêmes qui citaient avec plaisir mes tweets pendant la guerre de Gaza m’insultent à présent de tous les noms. J’ai mal à la tête. Je rentre chez moi, prends un cachet et pars dormir. Je tente d’oublier. J’ai vu et couvert beaucoup d’attentats. On ne s’y fait pas pour autant. Surtout lorsqu’on passe si près de la lame.

Le lendemain les déclarations des leaders religieux et la photo d’un grand rabbin d’Israël rendant visite aux blessés à l’hôpital me remontent le moral. Quelques heures plus tard Shira Banki succombe à ses blessures à Jérusalem. Elle avait 16 ans. Elle était lycéenne à Jérusalem, rien de plus. 16 ans. Elle est morte parce qu’elle croyait en la liberté de s’aimer dans la capitale israélienne. Elle avait 16 ans et elle est morte. Aucun argument ou débat sur la gay pride ne pourra jamais faire oublier cette réalité. Shira avait 16 ans et elle est morte, pour rien.

C’était il y a deux ans. Les cris, les pleurs, les images des corps en sang sur le sol sont encore dans mon esprit. Pour moi, il sera toujours 18h45.

Source : Page Facebook de Julien Bahloul (Copyrights)

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