La source de cet article se trouve sur ce site

La scène a secoué le Parlement iranien. Le 25 novembre dernier, alors que l’Iran est frappé depuis une semaine par un rare mouvement de contestation après la hausse soudaine du prix de l’essenceMohammad Golmoradi, député de la ville de Mahshahr (sud) s’écrie en pleine séance : « Voici la question du peuple monsieur Rohani : qu’avez-vous fait que l’ignoble shah n’a pas fait ? » lance-t-il en référence à la terrible répression qui s’est abattue sur les manifestants, comparable, d’après lui, à celle des forces du dernier roi d’Iran contre les révolutionnaires qui allaient le faire chuter en 1979. Et d’ajouter : « Vous êtes le plus sécuritaire de tous les présidents de ce pays. » Exceptionnelle, sa lourde charge lui vaut d’être violemment pris à partie par d’autres députés, dont l’un n’hésite pas lui saisir le cou et à l’étrangler.

Lire aussi Iran : le jour d’après

Dès lors, en l’absence de chiffres officiels, beaucoup s’inquiètent d’un bain de sang dans la ville de Mahshahr, dont est originaire le député. Peuplée de 120 000 habitants, cette cité, adossée au plus grand complexe pétrochimique du pays, a été le théâtre d’importantes manifestations après l’annonce surprise par le gouvernement iranien de la hausse du prix de l’essence le 15 novembre dernier. Elle est située dans la province du Khouzestan, qui renferme les principales réserves pétrolières du pays. Malgré ses immenses ressources, cette région abrite l’une des populations les plus pauvres d’Iran, notamment sa minorité arabe qui s’estime victime de discrimination de la part du pouvoir aux mains de la majorité chiite.

D’après le ministre iranien de l’Intérieur, Abdol Reza Rahmani Fazli, pas moins de 18 villes du Khouzestan ont été le théâtre d’émeutes contre le pouvoir iranien. Dans une interview à la télévision iranienne d’État, le ministre a précisé que le principal axe reliant la ville de Mahshahr à Bandar Emam, le plus grand complexe pétrochimique du pays, avait été bloqué par les contestataires pendant trois jours, avant que les forces de sécurité ne reprennent le contrôle. Depuis qu’Internet a été rétabli, samedi, à Mahshahr, les vidéos publiées sur les réseaux sociaux témoignent de tirs à balles réelles de la part des forces de l’ordre, de la mobilisation de chars de l’armée ou de pick-up munis de mitrailleuses, suggérant que l’ordre a été rétabli au prix d’un lourd bilan humain.

Lire aussi En Iran, on tue à huis clos

Ce dimanche, le New York Times a levé une partie du voile qui entoure la répression à Mahshahr en évoquant la mort de 40 à 100 manifestants abattus dans un marais par les gardiens de la révolution iraniens, l’armée idéologique de la République islamique. D’après le quotidien américain, les pasdarans ont été massivement déployés sur place le lundi 18 novembre dernier, après l’échec des forces de sécurité régulières à déloger les contestataires. Selon plusieurs habitants interrogés par le New York Times, les gardiens de la révolution, en pénétrant dans la ville de Shahrak Chamran, au nord de Mahshahr, ont tiré à balles réelles, et sans sommation, sur les manifestants qui bloquaient une intersection, faisant plusieurs victimes.

Les contestataires qui sont parvenus à fuir ont alors trouvé refuge dans une zone marécageuse située à proximité. D’après le New York Times, l’un des manifestants, armé d’un fusil AK-47, a alors tiré sur les gardiens de la révolution, qui ont riposté au fusil mitrailleur. Interrogé par la BBC en langue persane, un témoin de la scène confirme qu’un tir en provenance du marécage a visé un pasdar, mais assure que les contestataires qui bloquaient la route, ainsi que ceux qui se sont réfugiés dans le marais, n’étaient pas armés. Selon ce témoin, vingt manifestants ont été abattus ce jour-là dans le marécage. Après deux semaines de silence, les autorités iraniennes ont finalement confirmé avoir neutralisé les contestataires, à travers un reportage diffusé lundi soir à la télévision iranienne.

« À Mahshahr, certains agents de groupes séparatistes ont fait usage d’armes à feu et même d’armes semi-lourdes sur le [principal] axe de liaison entre le port de Mahshahr et le reste du pays dans le but de fermer la voie de transport de marchandises et de s’emparer du complexe de pétrochimie pour le faire exploser », affirme le documentaire. « Pendant plusieurs heures, les perturbateurs armés ont entamé une guerre. Dans cette situation, les forces de sécurité sont entrées en action pour sauver la vie de la population de Mahshahr. »

Au sujet de l’incident du marécage, le commandant des forces de police de Mahshahr déclare : « Les forces stupides se sont cachées dans ce marais et se sont mises à tirer vers les agents [de sécurité] mais, avec la vigilance des forces armées (…), leur complot a été déjoué. » Si le reportage ne donne aucun bilan sur le nombre de victimes, un journaliste local, cité par le New York Timesaffirme qu’au moins 130 personnes auraient perdu la vie durant les émeutes de Mahshahr.

Pour rappel, les sources officielles iraniennes ne font pour l’heure état que de cinq morts au cours de la révolte qui a secoué l’Iran pendant une semaine, dont quatre membres des forces de sécurité et seulement un manifestant. Toutefois, le 22 novembre dernier, le site Mashreghnews, affilié aux Gardiens de la révolution, a affirmé qu’un de leurs membres, Akbar Moradi, avait succombé à ses blessures après avoir été touché au ventre et à la poitrine par balle lors des émeutes à Mahshahr.

Lire aussi Comment l’Iran s’est embrasé

Quant au député de la ville de Mahshahr qui avait provoqué l’émoi au Parlement en comparant le président iranien Hassan Rohani au Shah, il semble avoir fait volte-face. Dans une interview ce lundi au site d’Euronews en langue persane, Mohammad Golmoradi a curieusement repris la rhétorique du pouvoir en soulignant les « nombreux exemples de dommages infligés par une série d’opposants au pouvoir [iranien] ». Interrogé au sujet de la répression gouvernementale, le parlementaire a assuré que, dans « le monde entier, on utilise toutes les capacités sécuritaires et de renseignement pour instaurer le calme dans le respect des droits du peuple ».

lepoint.fr

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here