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Par Anne-Laure Debaecker

Si le déni des crimes nazis a fait l’objet de toutes les attentions, le silence autour des crimes communistes persiste, dénonce Thierry Wolton.
L’interdit de l’antisémitisme condamne le négationnisme de « droite », quand c’est la proscription de l’anticommunisme qui absout le négationnisme de « gauche », constate Thierry Wolton dans son nouvel ouvrage. Après dix ans de recherches qui avaient abouti à une œuvre colossale et primée, Une histoire mondiale du communisme (Grasset) déclinée en trois volets, le journaliste et essayiste spécialiste du sujet revient sur le déni et l’absence de condamnation des crimes communistes. Il démontre ainsi comment un négationnisme non reconnu s’est banalisé jusqu’à verser, pour certains, dans l’islamo-gauchisme. Un essai expert et instructif.
Pourquoi parler d’un négationnisme de gauche ?
Le négationnisme est un déni de la réalité historique et des faits avérés. Ce terme désigne en général ceux qui nient l’ampleur de l’extermination des juifs par les nazis et qui contestent les méthodes utilisées à l’époque, notamment l’usage des chambres à gaz. C’est pour distinguer ce négationnisme-là que je parle de négationnisme de gauche afin de qualifier ceux qui minimisent l’ampleur des crimes communistes au XXe siècle, voire qui les justifient au nom d’une nécessité révolutionnaire, comme si la pureté de la cause était plus excusable que la pureté de la race dans le cas du nazisme. En réalité, le négationnisme forme un tout, il n’est ni de droite ni de gauche, car quel que soit l’objet du déni, il se construit de la même façon ; les méthodes utilisées et les résultats obtenus sont identiques, puisqu’ils faussent la nécessaire connaissance de l’histoire. Toutefois, le négationnisme de gauche, celui des crimes communistes, ne rencontre pas la même réprobation que le négationnisme des chambres à gaz. L’une des raisons tient à l’ancienneté de ce négationnisme. Il remonte au début du communisme, quand une majorité de contemporains n’a pas voulu voir ou savoir les drames qui se déroulaient en Russie bolchevique. La cécité volontaire de cette époque est le berceau du négationnisme de gauche. Cet héritage résiste aujourd’hui encore à l’épreuve de la réalité, au bilan catastrophique que l’effondrement du communisme a confirmé.
Pour ce qui est du bilan, on parle très peu de chiffres. Combien de morts sont imputables au communisme ?
Je n’aime pas donner un chiffre global. En premier lieu, lorsque le nombre des victimes est astronomique, cela devient une abstraction tant il est difficile à l’esprit humain de se représenter ce que ce nombre signifie. En second lieu, un chiffrage sous-entend une concurrence avec d’autres victimes de crimes contre l’humanité, or, il ne peut y avoir de concurrence entre les victimes. Toutes les victimes s’additionnent, en fait, quelle que soit la motivation de ces crimes : politique, idéologique, raciale, ethnique… Enfin, le nombre cache l’essentiel, à savoir que chacune de ces victimes est morte seule. Leur souffrance est indicible, même si d’autres qu’eux ont subi le même sort. La seule quantification dont je veux bien parler concerne les famines qu’ont connues un grand nombre de pays communistes (URSS, Chine, Cambodge, Corée du Nord… ). Ce drame collectif, dirais-je, est le grand trou noir de la mémoire du XXe siècle. Si l’on additionne ces famines, perpétrées par volonté politique, on arrive à un chiffre compris entre 50 et 70 millions de morts, ce qui équivaut au nombre des victimes des deux guerres mondiales… Ces morts sont ceux de la guerre civile que n’ont cessé de mener les partis-États contre leur propre peuple. Pareille politique criminelle est unique dans l’histoire de l’humanité, ce qui fait la singularité du communisme.
Comment expliquez-vous le silence général qui entoure les crimes communistes ?
Il faut revenir à ce que fut le communisme dans l’imaginaire des hommes. La force du communisme tient au fait qu’il a répondu à des aspirations profondes, anciennes, notamment l’égalité. Il a réussi à monopoliser idéologiquement le tropisme égalitaire qui nous habite tous. Beaucoup ont cru et espéré en ce système. Sa chute représente une défaite morale, d’autant plus difficile à supporter que le bilan pratique est catastrophique. Nous vivons une période de deuil du communisme qui amène au déni de ce qu’il a été. Pour ne pas avoir à souffrir de cet échec, on oublie la réalité, ou alors on la déforme comme le font les négationnistes. Mais cela n’est pas tenable à long terme.
Vous parlez d’une « mauvaise conscience » …
Si l’on admet que le communisme a été un drame, une tragédie humaine sans équivalent dans l’histoire, alors comment l’humanité a-t-elle pu en être complice, que ce soit en soutenant les bourreaux, en se taisant face aux crimes, ou encore en restant indifférente ? L’oubli devient un moyen d’autodéfense, pour cause de mauvaise conscience. Cela est vrai pour les contemporains de ces crimes, pas pour les générations futures. Puisqu’il reste encore des pays communistes et qu’ils continuent à faire rêver certains (de plus en plus rares, il est vrai), cela peut durer encore. Il faudra attendre plusieurs générations pour que la mauvaise conscience disparaisse et que l’histoire juge. Le verdict alors sera implacable parce que la réalité est terrible. Prenons l’exemple de la Première Guerre mondiale. Pour ma génération, ce conflit a été présenté comme héroïque, avec l’image de la nation se levant en armes. Un siècle plus tard, alors qu’il n’y a plus de survivants des faits, l’aspect massacre de cette guerre est enfin reconnu. Je suis intimement convaincu qu’on se demandera plus tard comment nous, les contemporains du communisme, avons pu être aussi aveugles et complices.
L’oubli des crimes du communisme lorsque fut définie la notion de crime contre l’humanité provient-il de cet aveuglement ?
Lorsque cette notion a été définie par le tribunal de Nuremberg, nous étions au lendemain de la défaite du nazisme, défaite dans laquelle l’Union soviétique a joué un grand rôle. Se trouvant dans le camp des vainqueurs, elle a pu mettre en avant sa vision des crimes en question. Il était évident que les forfaits dont le régime nazi s’était rendu coupable correspondaient aussi aux crimes du stalinisme : déportations, exterminations de masse, entre autres. Les Soviétiques ont réussi à imposer une vision univoque de ces crimes, à les attribuer aux seuls vaincus avec la complicité des Occidentaux, qui pouvaient difficilement admettre que, pour combattre Satan, ils s’étaient alliés avec Belzébuth. Il s’est mis en place une vision manichéenne de l’histoire, avec le méchant nazisme et le bon communisme. Toute l’historiographie de l’après-guerre s’est développée autour de l’épouvantail nazi, mal absolu de l’histoire. Le communisme est ainsi devenu, au mieux, un mal relatif.
Une définition partiale lourde de conséquences…
La définition des crimes contre l’humanité établie à Nuremberg a été complétée depuis, mais lorsqu’il y a eu résurgence de l’antisémitisme, dans les années 1980, en France, avec l’apparition des négateurs des chambres à gaz, on a trouvé normal de reprendre la définition de Nuremberg pour qualifier ce déni de la réalité comme une faute politique et morale. Cette opération, légitime et nécessaire, a été mal menée, car les personnes qui l’ont conduite avaient aussi des arrière-pensées. La loi Gayssot de 1990, loi emblématique contre le négationnisme des chambres à gaz, en est l’illustration. Il est probable que cela arrangeait les communistes à l’époque, dont Jean-Claude Gayssot était l’un des dirigeants. Remettre en avant les crimes nazis, à juste raison étant donné que le délit en cause avait un caractère antisémite, au moment où s’effondrait le communisme à l’Est – rappelons que le mur de Berlin est tombé en novembre 1989 -, pouvait permettre au Parti communiste français de faire diversion si l’on veut, de reprendre le flambeau de l’antifascisme, de dénoncer à nouveau les effets des crimes nazis pour relativiser l’effondrement en cours et le dévoilement de la réalité communiste qui allait s’en suivre. Un négationnisme peut en cacher un autre, dans une certaine mesure, la loi Gayssot a servi à cela, à ce moment précis.
« Adhérer à la théorie de Marx prédispose au négationnisme de gauche », dites-vous. Pourquoi ?
On ne peut pas rendre Marx responsable des crimes communistes du XXe siècle. Mais il a mis au point une théorie qui fut appliquée à la lettre par ses disciples. Son idée de la lutte des classes comme moteur de l’histoire a été lourde de conséquences. Certes la lutte des classes existe, il ne l’a pas inventée, mais en en faisant un élément central pour avancer dans l’histoire, il a permis aux régimes communistes de s’en revendiquer pour construire le socialisme. C’est au nom de cette lutte que des millions de personnes ont été éliminées dans le monde. Car, à la différence des races chez les nazis, dont la place et la hiérarchie étaient définies une fois pour toutes, les classes sous un régime communiste avaient la capacité de varier en fonction de l’utilité de leur élimination par le pouvoir. Cette pensée de Marx est devenue ainsi incroyablement criminogène. D’une manière générale, sa responsabilité a été d’établir un déterminisme historique, faisant croire qu’il existe une seule voie pour mener l’humanité vers le bonheur, ce qui a justifié tous les moyens pour y parvenir.
Quelle influence le communisme exerce-t-il sur notre présent ?
Le communisme est une affaire terminée, même s’il reste encore quelques pays communistes. La théorie est née au XIXe siècle, elle fut appliquée au XXe, elle est morte avec lui. Pour parler comme les marxistes, l’infrastructure a changé, nous ne sommes plus dans le même type de sociétés, les ressorts du communisme ont disparu. Ce qu’il en reste est la queue de la comète. Bien sûr, certains pensent encore que le communisme a été mal appliqué, que l’idée reste formidable. Or, rien ne permet de distinguer l’idéologie de son application, c’est bien le communisme que nous avons connu. Maintenant, si l’on admet que le XXe siècle a été le siècle du communisme, il est évident que nous vivons dans le postcommunisme. L’histoire est un continuum, le communisme a laissé des traces. Tout d’abord, le rejet du capitalisme et de la démocratie qui alimente certaines pensées d’extrême droite et d’extrême gauche allant jusqu’à justifier la violence. Une partie de cette violence antisystème s’est reportée sur le terrorisme islamiste, ce qu’on appelle l’islamo-gauchisme. Une autre trace est le nationalisme : pour se maintenir au pouvoir, les communistes ont utilisé le nationalisme comme ingrédient supplémentaire afin de faire adhérer la population à leurs objectifs à mesure que le paradis promis s’éloignait. Cela a donné le national-communisme de Staline. La Chine d’aujourd’hui en est un bon exemple, la propagande communiste de Pékin a des relents nationalistes inquiétants. Comme le nationalisme est antérieur au communisme, lorsque ce dernier s’est effondré, il est resté. On le voit en Russie avec la politique nationaliste de Poutine, populaire.
« Par la grâce de l’islamisme, le négationnisme en tant qu’avatar rouge-brun reprend du service. » Comment ?
Il est intéressant de voir qu’une partie de ceux qui minimisent de nos jours le danger islamiste vient de ces gauche et extrême gauche qui ont tendance à nier le bilan communiste. C’est leur détestation du système occidental capitaliste qui les incite à l’indulgence vis-à-vis des djihadistes.
L’exemple de Carlos est parlant. Voilà un terroriste formé à Moscou qui a, dans les années 1970-1980, détourné des avions, organisé des prises d’otages, tué des policiers en se réclamant du marxisme-léninisme. Désormais emprisonné en France à perpétuité, il s’est converti à l’islam et soutient les islamistes qui, selon lui, poursuivent le combat qu’il a mené au nom du communisme. Un passage clair d’une violence d’extrême gauche révolutionnaire à une violence islamiste au nom d’une religion.
En fait, il y a d’un côté les sociétés ouvertes comme la nôtre et de l’autre les ennemis de ces sociétés ouvertes qu’ont incarnés au XXe siècle communistes et nazis, alliés un temps, ne l’oublions pas, en 1939-1941, pour combattre les démocraties occidentales. Après la défaite du nazisme et depuis l’effondrement du communisme, les ennemis de ces sociétés ouvertes sont les islamistes. Ce qui relie les deux idéologies, celle d’hier, communiste, et celle d’aujourd’hui, islamiste, tient entre autres à une même prétention à l’universalité, à une volonté similaire de transformer les hommes et bien sûr, au même rejet de la démocratie. C’est en cela que l’on retrouve un nouveau front rouge-brun, ou vert si vous préférez, qui a pour ennemi commun nos sociétés ouvertes.
Le Négationnisme de gauche, Grasset, 224 pages, 18 €.
Source :
https://www.valeursactuelles.com/clubvaleurs/lincorrect/thierry-wolton-un-negationnisme-peut-en-cacher-un-autre-105762

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