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A travers un dispositif fictionnel original, Radu Jude évoque le massacre d’Odessa, perpétré par l’armée roumaine, alliée aux nazis. Un film engagé qui traque les refoulements de l’histoire officielle…….Détails et trailer……..


L’argument : En 1941, l’armée roumaine a massacré 20 000 juifs à Odessa. De nos jours, une jeune metteuse en scène, Mariana Marin, veut retranscrire cet épisode douloureux, par une reconstitution militaire, dans le cadre d’un événement public. La mise en scène sera-t-elle possible ?
La phrase qui donne son titre au film de Rado Jude a été prononcée par le maréchal Mihai Antonescu, vice-président du Conseil de Roumanie entre 1941 et 1944, zélateur du nazisme, responsable de la déportation ou du massacre de quelque 300000 juifs roumains et ukrainiens. 
L’acmé de cette horreur correspond aux tueries perpétrées à Odessa, à partir du 22 octobre 1941. 
En à peine une dizaine de jours, quarante-quatre mille civils trouveront la mort. Cent quinze mille juifs et quinze mille Roms seront ensuite déportés de toute la Roumanie. 
A ce pays où des décennies de communisme n’ont pas vraiment altéré l’image du dictateur Ion Antonescu, le grand ordonnateur de cette extermination – celui dont la politique était jugée par Hitler lui-même encore plus extrémiste que la sienne -, à ce pays donc, le film de Rado Jude vient rappeler des vérités factuelles, sans verser dans le surplomb paternaliste, parce qu’il privilégie le biais d’un dispositif fictionnel tout à fait intéressant. 
Une jeune femme choisit de mettre en scène cette réalité tragique, à travers un spectacle qui la mobilise sur le terrain et en amont, dans le flux d’un processus réflexif, qui intègre des situations plus personnelles, où l’intimité d’un appartement permet à des corps de se dénuder et de discuter après avoir fait l’amour. 
Délivrés d’un cadre plus officiel, les individus commentent, sarcastiques, le film de Sergiu Nicolaescu, Oglinda, un plaidoyer en faveur d’Antonescu.
Au départ, Radu Jude donne de la chair au propos de ses personnages, ne les assigne pas à la confortable position des prédicateurs, drapés dans leurs vertus symboliques, répartis selon les coordonnées du manichéisme. 
Souvent juste, son œuvre n’a pas besoin de surligner la tragédie : des plans fixes qui s’attardent sur des photographies de corps suppliciés n’illustrent pas tant les conversations qu’elles les prolongent. Il n’y a rien à rajouter, l’exégèse serait encore de trop. 
Par ailleurs, la préparation du spectacle exhibe de manière éclairante les fractures mémorielles qui traversent la société roumaine : parce que certains acteurs non professionnels ne s’en tiennent qu’au réalisme d’une reconstitution militaire, parce que d’autres en appellent au philosophe antisémite Nae Ionescu et considèrent le projet artistique de Mariana Marin comme anti-nationaliste, parce que plus globalement, dans le pays, l’opinion publique croit que l’on a combattu le nazisme avec un indéfectible courage et que le maréchal Antonescu fut l’avant-garde de cette lutte ; mais aussi parce qu’une contradiction intéressante au projet de Mariana s’incarne dans le représentant de la mairie, qui fait émerger d’autres génocides oubliés de l’Histoire, comme celui des Héréros en Namibie, au début du vingtième siècle, rappelle aussi qu’au moment où elle s’investit dans ce projet mémoriel, elle n’empêche pas les massacres du temps présent d’être perpétrés. 
Malgré tout, ce personnage n’étant pas amnésique, sa gêne à l’idée d’évoquer les victimes civiles témoigne du traditionnel désir de réconciliation nationale. Nous autres Français avons aussi connu, du général de Gaulle à François Mitterrand, ces injonctions à la concorde, qui ont permis à tant d’anciens criminels de vivre en paix dans une démocratie retrouvée.
Au fil de l’histoire, pourtant, à mesure que les obstacles à son projet se multiplient, Mariana se durcit dans une posture de plus en plus messianique. Ses réponses ne sont plus que de vagues incantations humanistes, en forme de slogans -« Je me battrai jusqu’à la mort pour cela »-, lancés à la cantonade sur une place publique, évidemment. 
Ce temps faible du film -quelques minutes, heureusement- est rattrapé par le dernier tiers, plutôt acide : on y entend les idioties d’une adjointe au maire, vantant les sacrifices de « nos soldats, pour que nous puissions boire un soda ». La même balaie de sa main fine le génocide des Amérindiens. 
On y rappelle également que l’antisémitisme roumain est bien plus atavique que circonstanciel, s’insinue dans les propos d’éminents scientifiques comme le découvreur de l’insuline, Nicolae Paulescu, d’éminents représentants ecclésiastiques tels que le Patriarche de la Sainte Eglise orthodoxe roumaine, Miron Cristea. 
Tout cela figure dans un spectacle cathartique qui suscite des réactions contrastées parmi le public. Au terme de ce film original, le constat est sans appel : il faudra bien plus que de spectaculaires représentations scéniques pour venir à bout de l’intolérance.

Peu m’importe si l’histoire nous considère comme des barbares
Réalisateur : Radu Jude
Acteurs : Ioana Iacob, Alexandru Dabija, Alexandru Bogdan
Genre : Comédie, Drame
Nationalité : Français, Allemand, Roumain
Distributeur : Météore films
Date de sortie : 20 février 2019
Durée : 2h00min


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