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Anastasio Karababas, dans « La Shoah : L’obsession de l’antisémitisme depuis le XIXe siècle », tente à son tour de comprendre cette folie meurtrière, cet événement inédit de l’histoire de l’humanité. 

Il décide d’aller y voir en amont : elle fut faite de quoi, cette haine contre les Juifs qui frappa l’Europe depuis le Moyen Âge et qui, selon lui, rendit possible cette extermination de masse que fut la Shoah.

Si l’obsession antisémite n’avait été autant présente dans la conscience collective occidentale, la Shoah aurait-elle existé? Aurait-elle trouvé des relais dans la plupart des pays d’Europe  ?

Pour répondre à cette question, l’historien prend à bras le corps la  haine multiséculaire qui fut vouée aux Juifs d’Europe depuis le Moyen Âge.

Un sentiment commun va unir tous ceux qui veulent l’anéantissement du peuple juif : l’obsession, sentiment irrationnel et parfois bestial, écrit l’historien en préambule à son projet de replacer la Shoah dans l’histoire multiséculaire de l’antisémitisme. Cessons d’associer exclusivement ce massacre au Troisième Reich, et abordons la question de la haine contre les Juifs qui frappe l’Europe depuis le Moyen-Age : ce retour en arrière est absolument nécessaire pour saisir comment l’extermination de millions de personnes innocentes a été rendue possible.

Certes, les nazis créent une industrie de la mort mais, aux commandes, ils se servent finalement de la haine multiséculaire contre les Juifs en obtenant le concours de nombreux collaborateurs zélés à travers le continent, notamment en France : voilà la thèse de l’auteur qui se livrera donc à une radioscopie de la haine anti-juive, cet héritage pluriséculaire qui a constitué le terreau du passage à l’acte meurtrier sous le nazisme.

Depuis les temps les plus anciens, les Juifs subissent des persécutions. La Shoah, elle, atteindra des sommets jamais égalés. Et pourtant, elle est toujours là, cette obsession. Ce sentiment commun à tous ceux qui voulurent obstinément l’anéantissement du peuple juif. Dans obsession, entends : sentiment irrationnel, parfois bestial.

Comme moi tu te demandes pourquoi, 70 ans après le génocide des Juifs, le plus industriel et le plus lucratif des génocides, via les bien dérobés, pourquoi donc un type décide d’écrire un livre de plus sur la Shoah. Sans doute parce que l’actualité montre qu’un nouveau projet de massacres de masse a été possible au Rwanda. Sans doute parce que les cris A mort les Juifs dans des manifestations en France lui font penser que donc tout pourrait recommencer. Et puis : Sébastien Sellam. Ilan Halimi. Sarah Halimi. Mireille Knoll : autant d’assassinats ciblés.

Anastasio Karababas pose en préalable que l’extermination des Juifs est directement liée à la haine des Juifs, que celle-ci fût religieuse, raciale, sociale ou économique, et il décide d’aller voir du côté de cette haine déjà présente en Europe depuis le moyen âge. Après nous avoir rappelé que l’on pouvait parler d’un héritage pluriséculaire – l’antijudaïsme du moyen âge assimilait déjà le Juif au diable ou au traitre- , après nous avoir rappelé les pogroms en Europe de l’Est au milieu du XVIIème siècle et avoir défini l’antisémitisme moderne et les pogroms à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, les Juifs étant déjà accusés des maux parfois les plus contradictoires, l’historien nous rappelle la première occurrence du terme antisémitisme[1] et détaille toutes ces fautes attribuées aux Juifs : Communistes Capitalistes Banquiers Exploiteurs Financiers véreux Race inférieure aux mains desquels serait la finance[2] Assassins de Jésus Organisateurs de meurtres rituels – principalement sur des enfants – Ploutocrates Révolutionnaires Antichrétiens Avides. Et de convoquer Maurras : Si l’on n’était pas antisémite par volonté, on le deviendrait par simple sentiment d’opportunité. Maurras qui parla de la providence de l’antisémitisme : par elle, tout s’arrange, s’aplanit et se simplifie.

A toutes leurs fautes, j’allais en oublier une : ils furent déclarés encore, les Juifs, responsables de l’assassinat du tsar Alexandre II en 1881. Ils subirent donc, en Russie tsariste, assassinats viols pillages massacres et assignation à résidence. Deux vagues de pogroms eurent lieu avec la bénédiction des autorités, en Russie et en Ukraine. Ces 400 pogroms entraînent les premières alyas : nous sommes en 1881 puis en 1903. Ces exactions prépareront en quelque sorte l’extermination voulue par les nazis et leurs collaborateurs notamment ukrainiens: à leur propos, L. Miliakova parlera d’antichambre du génocide.

Après une éclaircie dans l’entre-deux-guerres, une forme d’émancipation sous tutelle, l’activité culturelle en yiddish des Juifs de Pologne et de Russie sera brimée et leurs journaux interdits sous Staline. Pour Anastasio Karababas, le sionisme, s’il s’inscrit dans la prise de conscience européenne du droit de chaque peuple à posséder sa nation et former un Etat, doit aussi sa naissance à la situation des Juifs en Europe : la multiplication d’affaires antisémites en Europe occidentale accélèrera, selon lui, le processus intellectuel de l’idée du retour dans la terre des ancêtres.

Parallèlement, l’exclusion est devenue loi dans l’Allemagne de 1933-1939 où le nationalisme, et, à travers lui, l’antisémitisme, font florès. Très vite les Juifs font partie des cibles privilégiées et on pourra lire dans Mein Kampf que le Juif est un ver dans le corps pourrissant, une pestilence pire que la peste noire, le parasite dans le corps de autres peuples[3].

Les premières politiques antisémites se mettent en place et entérinent une triple exclusion : civique, physique, économique. C’est l’enclenchement, le 14 juin 1938, du processus d’aryanisation forcée : les biens des Juifs sont transférés à l’Etat allemand. La carte d’identité spéciale avec un J. L’imposition du deuxième prénom pour tous, Israël ou Sara, mais encore quelque 2000 lois et décrets antijuifs, mais encore les autodafés qui supprimèrent la parole des Juifs et de tous les dissidents.

La conférence d’Evian, suivie de la tragique Nuit de cristal[4], précèderont la mise en place de l’industrie de la mort que l’on sait, commençant par un étranglement programmé.  L’Europe des ghettos veut faire disparaître de façon naturelle d’abord les plus fragiles. Le premier ghetto est créé à Venise en 1516 : les Juifs devaient se regrouper dans un quartier précis où ils pourraient vivre selon leurs traditions. Les ghettos, on le sait, deviendront pendant le nazisme une étape provisoire dans le processus d’extermination et celui de Varsovie sera la première étape d’un génocide industriel : Zivia Lubetkin, lors du procès Eichmann, témoignera de l’insurrection du ghetto de Varsovie.

La guerre d’extermination veut encore détruire le communisme et le judaïsme pluriséculaire dans les territoires soviétiques. La Shoah par balles va rendre ces territoires judenfrei ou judenrei. Babi Yar sera un des massacres les plus sanglants de la Shoah par balles : Chostakovitch fera de Babi Yar le premier mouvement de sa Symphonie n° 13.

Exécutés par une balle dans la nuque.
Brûlés au sein d’une synagogue.
Conversions forcées.
Synagogues détruites.
Massacres.
Fusillades.

Déportations pour les Juifs, les opposants politiques, les serbes, les tsiganes. La Croatie, sachez-le, collabora assidument et en Roumanie, la milice fasciste se livrera à des massacres et des expulsions : Aharon Appelfeld raconte l’horreur dans Histoire d’une vie[5] : il avait 9 ans.

Il fallut pourtant inventer une autre méthode que l’extermination par balles, trop lente, trop coûteuse, démoralisante pour les assassins : la mise à mort dans des camions puis dans des chambres à gaz fut décrétée.

Nous y sommes, à la décision de la solution finale[6], avec le programme T4[7]. Mais il fallut planifier ! Organiser pour une rentabilité optimale ! Ce fut l’objet de la conférence de Wannsee, organisée par Heydrich : ah ces Juifs. Il fallait diminuer de façon substantielle leur nombre et ce par le travail, puis appliquer un traitement approprié aux survivants, qui seraient susceptibles d’être le germe d’une nouvelle souche juive, pour peu qu’on les laissât en liberté.

On décide de déporter et mettre à mort de façon industrielle. Himmler confirme la nécessité de supprimer tous les Juifs de la terre[8].

Chelmno sera le premier laboratoire de l’industrie de mort : Juifs, tsiganes et prisonniers de guerre soviétiques y mourront d’asphyxie avant d’être jetés dans des charniers. La disparition des derniers Juifs de Lodz se fera à Auschwitz-Birkenau. Ceux de Pologne mourront à Belzec, Sobibor ou Treblinka. Des révoltes, il y en eut, mais les nazis effaceront toute trace de leur forfait. Eux qui avaient gazé en moyenne 3000 juifs par heure, fidèles au projet de détruire les Juifs de toute l’Europe.

Les soldats de l’Armée rouge libèreront le 27 janvier 1945 à Auschwitz-Birkenau 7000 personnes dont 200 enfants destinés aux expérimentations.

7 tonnes de cheveux.
Un million de vêtements, chaussures, lunettes et jouets d’enfants.

Alors même que la solution finale se voulut une opération secret d’Etat, que les bureaucrates usèrent d’un langage codé et que les cadavres furent brûlés en plein air et les documents détruits, Anastasio Karababas s’évertue à répondre à l’obsédante question : qui savait ? Quel bilan ? Churchill évoquait des crimes sans nom.  Les Alliés, dès 1942, avaient des preuves de ce massacre de masse. Enfin, l’auteur nous rappelle comment l’immigration juive fut étranglée à partir de 1940, le partage de la Palestine ayant échoué et le gouvernement britannique ayant fermé les frontières de la Palestine dans l’espoir de se rapprocher des peuples arabes du Proche-Orient…

Voilà. La destruction des traces du génocide juif oblige à se contenter d’estimations. Furent-ils 5,8 ou 6, 2 millions.  Ashkénazes pour la plupart.

Une partie de l’essai est consacrée à la question de savoir si les responsables furent jugés. Les procès de Nuremberg et celui d’Eichmann sont narrés. Ceux de Pétain. Laval. Jusqu’au cas Demjanjuk, ukrainien jugé aux Etats-Unis. Celui de Göring.

Notre France. Les pleins pouvoirs du Maréchal Pétain et les premières mesures antijuives du régime de Vichy sont fouillées : l’intensification des mesures en 1941 et le tournant de 1942 sont avérés: étoiles jaunes, rafles, camps d’internement ou de concentration, notamment celui de Drancy.

76000 Juifs déportés du territoire français.
Parmi eux : 11400 enfants.
4200 sont revenus.
Ainsi, sur 300 000 juifs vivant en France en 1940, 80 000 périrent.

Anastasio Karababas rappelle ce silence d’après-guerre et arrive à la remise en cause à partir des années 1970. La remise en question, qu’il appelle ça. Et de nous rappeler comment le gouvernement de Vichy fut bien un instrument efficace des premières étapes de la solution finale.

Conclusion ? Sans un antisémitisme très présent à travers toute l’Europe, l’extermination des Juifs organisée par les nazis n’eût pu être possible.  Faites-vous votre avis en lisant l’essai d’Anastasio Karababas. 

Pourquoi en Iran un festival de la caricature de l’Holocauste a-t-il pu avoir lieu avec l’aval des autorités. Bref pourquoi pourquoi pourquoi pourquoi : Anastasio pose la question nécessaire de ce sujet devenu, à force de poids, sacro-saint.  De ce sujet auquel on reproche de protéger les Juifs et Israël de toute critique.

Terminant sur le cas de Myriam Monsonégro, assassinée de sang-froid parce qu’elle symbolisait l’ennemi, Anastasio Karababas cite Elie Wiesel : Les ennemis d’Israël, depuis le roi pharaon d’Egypte jusqu’à Hitler, virent dans ses enfants leur cible première à châtier, à éliminer. L’obsession antisémite est toujours vivante mais l’école ensanglantée ne fermera pas ses portes. Et les cours reprendront. 

Alors que Mediapart osa récemment parler de Shoah, confirmant les mots de Finkielkraut selon lequel Chacun voulait sa Shoah, Anastasio Karababas propose, on le voit, de s’interroger encore: le renouveau antisémite actuel, devons-nous le lier au génocide juif.

Autant vous dire qu’Anastasio Karababas, revenant sur le passé, interroge le présent mais encore l’avenir.

Anastasio Karababas – « La Shoah : L’obsession de l’antisémitisme depuis le XIXe siècle », Editions Bréal

[1] La victoire du germanisme sur l’antisémitisme. Pamphlet de Wilhelm Marr. 1879.

[2] La France juive. Drumont. 1886.

[3] Mein Kampf. A. Hitler. La Défense française. 1924.

[4] 9-10 novembre 1938.

[5] Editions de l’Olivier. 2004.

[6] Lettre d’Eichmann à Göring datée du 31 juillet 1941.

[7] Elimination des handicapés mentaux et physiques.

[8] Discours aux officiers SS. 6 octobre 1943.

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