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Nétanyahou dénature la campagne électorale en martelant que l’opposition israélienne serait prisonnière des partis arabes.

Le Premier ministre Nétanyahou et le député Tibi à la Knesset, en juin 2015

Jamais Israël n’a connu une campagne aussi violente que celle en cours pour les législatives du 9 avril prochain. Benyamin Nétanyahou, à la tête du gouvernement depuis dix ans d’affilée (après trois ans lors d’un premier mandat), n’a jamais reculé devant les amalgames les plus douteux pour demeurer au pouvoir. La triple procédure d’inculpation pour corruption, récemment lancée à son encontre, l’a cependant poussé à se surpasser lui-même dans la surenchère démagogique, en ciblant cette fois de manière systématique les citoyens arabes, qui représentent un cinquième de l’électorat. Surnommé avec affection et respect « Bibi » par ses partisans, le Premier a ainsi validé et diffusé un slogan aussi percutant que troublant: « Bibi ou Tibi » (Ahmed Tibi, régulièrement réélu à la Knesset depuis 1999, est donc un des 120 députés d’Israël depuis vingt ans).

STIGMATISER LES ELECTEURS ARABES

Dès sa première campagne de 1996, couronnée par son élection-surprise face à Shimon Pérès, Nétanyahou avait mobilisé sa base électorale, surtout dans les milieux ultra-orthodoxes, avec le slogan: « Nétanyahou est bon pour les Juifs ». Pour les Juifs, et non pour les Israéliens, une transgression fondamentale dans un pays dont la déclaration d’indépendance, en 1948, proclamait l’égalité entre tous les citoyens, qu’ils soient Juifs ou Arabes. Depuis son retour à la tête du gouvernement, en 2009, Nétanyahou n’a cessé de durcir son discours sur cette question, à la mesure de la dérive de ses propres alliances vers l’extrême-droite. Le jour même du précédent scrutin législatif, en 2015, il lance sur les réseaux sociaux: « Les Arabes viennent voter en masse, transportés par des bus des ONG de gauche ». La « Liste unifiée » (présentée par trois formations dites « arabes »et le « front » héritier du Parti communiste, traditionnellement bi-national) remporte alors 13 sièges à la Knesset, où elle se situe dans une opposition résolue au Premier ministre et à sa politique.

Le score des partis « arabes » aux dernières législatives a beau être le plus élevé de leur histoire, il n’atteint qu’un dixième de la représentation parlementaire, alors que l’électorat arabe en Israël pèse globalement le double. La raison d’un écart aussi important réside moins dans la participation, relativement plus faible, de l’électorat arabe que dans le ralliement d’une grande partie de ces électeurs à des partis que Nétanyahou qualifierait de « juifs ». En clair, de très nombreux citoyens arabes d’Israël votent, non seulement pour la gauche travailliste, mais aussi au centre et à droite, y compris pour le Likoud, le parti du Premier ministre. Sa stigmatisation d’une partie de ses compatriotes n’en est que plus nauséabonde. L’Anti-Defamation League (ADL), une des plus anciennes organisations de lutte contre l’antisémitisme, a cru d’ailleurs nécessaire de s’élever contre une « rhétorique qui diabolise la population arabe minoritaire » en Israël.

PIEGER GANTZ ET L’OPPOSITION

Le président de l’Etat d’Israël, Reuven Rivlin, pourtant un pilier historique du Likoud, a eu beau rappeler que « nous sommes tous égaux dans l’isoloir », Nétanyahou a affirmé sur les réseaux sociaux qu’ « Israël n’est pas l’Etat de tous ses citoyens », tout en reconnaissant à ses compatriotes arabes « les mêmes droits que nous tous ». Le Premier ministre introduit dès lors une distinction inédite entre, d’une part, l’égalité des droits dans la vie quotidienne et, d’autre part, la valeur différente d’un vote engageant l’avenir d’Israël, selon que ce vote émane d’un électeur juif ou arabe. Il se présente ainsi à ses futurs électeurs comme la cible d’un vaste complot associant, aux « Arabes » et à « la gauche », la justice, la presse, la police et les ONG, toutes ligués contre lui, le seul et unique défenseur des intérêts « juifs », et exclusivement « juifs ».

C’est bien la première fois de l’histoire d’Israël qu’un Premier ministre affirme que la seule alternative à son gouvernement est « arabe », ou au moins dépendante des citoyens arabes du pays. Cette affirmation est d’autant plus perturbante que la « Liste unifiée » s’est scindée et, se présentant en ordre dispersé aux prochaines élections, y enregistrera fort probablement un moins bon score. Nétanyahou n’en a cure, car son objectif principal, en martelant que l’enjeu du prochain scrutin se joue entre « Bibi ou Tibi » est tout simplement d’effacer Benny Gantz de l’équation en tant que rival crédible. L’ancien chef d’état-major, dont la campagne a connu une embellie après son alliance centriste « Bleu et Blanc » avec deux anciens ministres de Nétanyahou, Yair Lapid et Moshe Yaalon, piétine désormais dans les sondages. Gantz répond aux attaques du Premier ministre qu’il n’associera jamais des partis « arabes » à sa coalition. Mais l’arithmétique électorale est telle que, dans la future Knesset, la constitution d’un nouveau gouvernement Nétanyahou pourra difficilement être bloquée sans le concours des partis « arabes ».

Dans ce contexte, le Premier ministre a malheureusement tout intérêt à durcir son discours « Bibi ou Tibi ». Voilà une bien mauvaise nouvelle pour la démocratie israélienne et pour l’ensemble de ses citoyens.

Source : filiu.blog.lemonde.fr

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