André Markowicz. Les Russes, ils ont une âme d’esclaves. On disait des Juifs: Les Juifs, tout ce qu’ils savent, c’est se cacher

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Conversation hier, en russe, de cinq minutes avec un homme de théâtre ukrainien, — réfugié en France.

“De toute façon, ça ne sert à rien de traduire la littérature russe, parce que, les Russes, depuis des siècles, ils ont une “âme d’esclaves”. Et monter Tchekhov non plus, ça ne sert à rien, parce que, Tchekhov, c’est l’image même de ça, — de cette âme d’esclaves, il n’y a aucun “personnage positif” chez Tchekhov, aucun de ses personnages n’est capable de faire la moindre chose, de construire.”

Françoise Morvan lui répond que, justement, chez Tchekhov, tout le monde est un personnage positif, et que, tous autant qu’ils sont, ils sont vivants.. Et, là, on nous appelle et la conversation s’arrête. De toute façon, elle s’arrête. Parce que, que voulez-vous dire à ça ?

“Chez eux, avait-il dit, — chez les Russes,  il n’y a aucune opposition à Poutine, ils se sont juste un peu révoltés en 2012, et puis ils sont restés bien sages.”

Nous sommes dans “l’âme des peuples”. Il y a des peuples qui “aiment la liberté”. Il y a des peuples qui aiment l’esclavage, sans doute.

Et, vous savez, j’avais déjà entendu ça, pas de la part d’Ukrainiens en guerre, mais ici, chez nous, tranquillement, — généralement de la part de journalistes français bien de chez nous. Il y aurait, comme ça, quelque part, dans les gènes, peut-être, ou je ne sais pas où dans l’inconscient, chez certains peuples, une prédisposition à la soumission et au malheur, sinon au meurtre. Et moi, à chaque fois, ça me fait, je ne sais pas, frémir comme deux fois. Pas seulement pour les Russes.

Mais pour les Juifs.

Parce que, dans les pays de l’Empire russe (et ailleurs aussi, il faut bien le dire), on disait ça des Juifs : les Juifs, ils ne se défendent jamais, les Juifs, tout ce qu’ils savent, c’est se cacher. Les Juifs, ce sont des lâches, des faibles…

Et je ne pouvais rien dire à cet homme de théâtre. Pas parce que nous n’avions pas le temps et que ce n’était pas le lieu. Mais parce que, moi, le soir, j’allais rentrer chez moi alors que, lui, réfugié ici, son “chez moi”, il était ravagé par les Russes, dont nous parlions, et lui et moi, la langue. Je ne lui ai pas posé de questions (je n’ai pas le temps, il m’a tout de suite parlé de son mépris pour Tchekhov) sur sa famille, mais oui, qu’est-ce que je pouvais dire ?

Le jour même, de plusieurs sources, j’avais vu qu’au moment où j’écris, le chiffre de morts civils, en Ukraine, est (doit être…) de quelque chose comme 100.000, et que les pertes militaires sont d’à peu près 15.000 — avec, selon Zelensky lui-même, cent morts de plus par jour, et cinq cents blessés. Par jour. Et je ne fais que parler de ça, — des ruines totales. Oui, absolument, totales.

Ces brutes qui sont venues “libérer le Donbass du génocide”, voilà ce qu’elles ont fait. Voilà ce qu’elles font. Et, oui, les dizaines et dizaines de milliers de viols. Et ça continue tous les jours. Ça n’arrête pas. Ça n’arrêtera pas tant que l’armée russe ne sera pas à genoux. — Ce qui n’est pas pour demain, hélas, même si, je le répète encore, ça doit venir.

La haine. Voilà ce que les Russes ont apporté au Donbass. J’écris “les Russes”, alors que je sais, moi, que, non, ce ne sont pas “tous les Russes”, mais oui, absolument, ce sont les Russes, qui font ça. Ils sont venus portés par la haine. Et, naturellement, ils provoquent la haine.

Et ce n’est pas que cet homme de théâtre.

J’apprends que l’Ukraine va interdire l’importation de tous les livres russes, sauf ceux de quelques auteurs qui ont condamné l’invasion. Mais comme Tchekhov n’a pas condamné l’invasion, vu qu’au moment de sa mort, l’invasion allait commencer dans 118 ans, il est, si je comprends ce qu’il en est, interdit d’importation. Et, bien sûr, sur des dizaines de sites, j’entends que “Pouchkine est plus dangereux que Poutine”, — et je ne compte plus les statues de Pouchkine enlevées dans les squares de tout le pays, statues héritées toutes de l’URSS, puisque Pouchkine était le poète national non seulement de la Russie, mais aussi, par la force du colonialisme, de toute l’URSS. Pourquoi il est plus dangereux ? Parce qu’il est beau, et qu’il attire vers le monde russe. Or c’est le monde russe qui détruit l’Ukraine, et donc, il faut, à toute force, non pas se séparer du monde russe, mais l’oublier.

Odessa, sous les bombes, rapporte Michel Eltchaninoff, a entrepris de changer tous ses noms de rues liées à la Russie. — Mais Odessa, qui se trouve en Ukraine, ça ne fait aucune doute, — est une ville russe, créée par Catherine II, et ce n’est pas une ville russe du tout, c’est une ville internationale, déjà décrite comme telle par Pouchkine, qui y a vécu de 1823 à 1824, dans le “neuvième chapitre” d’Onéguine :

Alors, j’étais un Odessite, —
Dans la poussière et le ciel bleu :
À Odessa, la réussite
Rend les voiliers aventureux ;
Là, tout ne vit que par l’Europe,
Le sud luit, vibre et développe
Sa fougue riche et bariolée ;
C’est l’italien qui est parlé
Dans les rues où courent le Slave
À l’âme fière, l’Arménien,
Le Français, le Grec, l’Egyptien,
L’Espagnol et le lourd Moldave,
Et le forban de Tripoli
À la retraite, Morali…

Et Pouchkine ne parle pas de ceux qui commençaient tout juste alors à l’installer à Odessa, les Juifs. Parce que, je ne sais pas, pendant un siècle, de 1840 à 1942, Odessa a été une ville juive (un tiers de la population en 1940) — tous les Juifs d’Odessa ont été massacrés pendant l’Occupation, roumaine. Et Odessa a donné à la langue russe Isaac Babel, Ilf et Pétrov, Edouard Bagritski, des dizaines d’autres, écrivains, poètes, peintres —  Léonid Pasternak, par exemple, le père de Boris, était natif d’Odessa, lui aussi. Et je ne parle pas du cinéma… Le “monde russe”, c’est aussi ça. Ce n’est pas que Poutine.

Tout ça, avec la guerre de Poutine, et le grand désir d’oubli, qu’est-ce que ça va devenir ? — Rien de particulier. Ça restera.

Et Pouchkine restera comme le premier poète d’Odessa (la ville n’existait pas depuis trente ans quand il y a vécu). On peut vouloir annuler Pouchkine. Ça ne fera rien à Pouchkine. Et la réalité restera ce qu’elle est. La “cancel culture” est toujours aussi vaine.

Mais il y a la haine, et le racisme nationaliste, — cette croyance qu’il y a des peuples naturellement esclaves —des races peut-être ?… Traduisez : les noirs, pour les racistes — tous les noirs, n’est-ce pas, ils ont supporté l’esclavage pendant des siècles. Les noirs, donc, ils ont une âme d’esclaves ?…  Ce sont ces horreurs que j’entends dans la phrase de cet homme de théâtre ukrainien,  — la prédisposition naturelle de certaines catégories d’humains à la soumission, à l’esclavage. Bref, à être une masse informe, pas même humaine, — à être, simplement, des “pas nous”. Cette haine, fût-elle une haine en réponse, porte l’abrutissement de la guerre pour des générations encore.

Je ne crois pas en l’âme des peuples. En la fatalité de la misère. Je ne crois pas aux “personnages positifs”, ni au théâtre ni ailleurs. Poutine ne tuera pas Tchekhov.

Le 23 juin, invité par mon ami Douglas Clayton, qui travaille avec l’Université de Marioupol en exil, je parlerai, en ligne, — et en russe — de mon travail de traduction de la littérature russe aux étudiants, exilés dans le monde entier, de l’Université, aujourd’hui détruite en tant que lieu, mais bien vivante, de cette ville-martyre.

© André Markowicz

SourceTRIBUNEJUIVE.INFO

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