Annie Toledano-Khachauda. Samuel Benaroch, mon arrière grand-père

Sans asile“, de Fernand Pelez. Huile sur toile. 1883. Petit Palais. ( Autre nom: “Les Expulsés“)

Un rappel de l’intelligence et la probité de mon aïeul.

SAMUEL BENAROCH MON ARRIÈRE GRAND-PÈRE

Mon arrière grand-père avait une belle situation, il vendait du bois et possédait plusieurs entrepôts. Il avait 4 filles et un garçon.
Son fils avait un précepteur pour lui enseigner au début l’aleph beth et ensuite tous les rudiments qui en auraient fait un rabbin émérite.
C’était le rêve de tous les parents, dans cette famille particulièrement car le fils n’avait pas besoin de travailler, l’héritage qu’il recevrait le mettrait à l’abri du besoin. Il pouvait consacrer toute la journée à l’étude de la Torah.
Les filles quant à elles étaient destinées à faire un beau mariage, l’instruction était inutile, elles devaient exceller dans l’art de tenir une maison, de recevoir, de réaliser les mets les plus fins ainsi que les meilleures pâtisseries.

Mon arrière grand-père avait un associé qui, contrairement à lui, avait 3 garçons et une fille. Leur situation étant semblable, ils menaient leur vie à l’identique, partageant le peu de temps que leur laissaient les prières de la journée et la vie religieuse qui rythmait leur temps et en occupait une grande partie.

Un matin, pressant le pas pour rejoindre la synagogue, il reconnut la fille de son ami, elle était sur le trottoir, entourée de ses enfants  et de ses meubles éparpillés à ses pieds. Il fut intrigué de la voir sortie par le matin frais et lui demanda pourquoi elle se trouvait ainsi :
– ” Mon mari n’a pas payé le loyer, le propriétaire a récupéré mon logement et nous voilà dehors ” !
Comment cela était-ce possible ? Son ami qui venait de quitter ce monde possédait une belle fortune, des magasins qu’il louait et des logements qui lui appartenaient.
Certes, il venait de décéder et selon la loi Mosaïque, tout revenait à ses fils, les filles mariées étaient sous la coupe de leur mari, et par là-même ne faisaient presque plus partie de la famille et n’héritaient de rien.
Cette iniquité le révolta puisqu’il en constata les dégâts.  
Il prit sous son aile la femme et les enfants, fit le nécessaire pour les mettre à l’abri et aussitôt convoqua les “Sofrim” qui étaient les notaires rabbins chargés de consigner tous les actes civils et religieux.

Ils étaient chargés d’établir les kétouboth, actes de mariage religieux, les contrats particuliers ainsi que les actes de décès.
Tout ce petit monde accourut à l’appel de Samuel Benaroch car en général de belles agapes suivaient tout acte, et à l’issue des signatures un excellent repas leur était servi, copieusement arrosé de Mahia, cette eau de vie fabriquée avec des figues et des dattes séchées préparée après les fêtes de Souccoth avec la précieuse aide du bouilleur  de cru local, figure emblématique de la vie juive dont je parlerai plus tard.
Quand les sofrims sortaient de certaines maisons dans lesquelles régnait l’opulence, on avait pour habitude de dire qu’ils ne reconnaissaient plus Hamann de Mordéchaï, ce qui est le comble de l’enivrement tant Hamann représente le mal et Mordéchaï le salvateur.

Ce jour-là, il n’y eu ni agapes ni beuveries. Samuel  voulait tout bonnement bouleverser l’ordre établi.
Il ne voulait rien moins qu’élaborer une loi qui lui serait propre. Il ne désirait plus être régi par la loi mosaïque qui ne reconnaissait aucun droit aux filles mariées.
Bien sûr il faisait en sorte que ses filles prennent pour époux un garçon du même milieu social, mais les aléas de la vie pouvaient réserver des surprises et il ne voulait pas de ce genre d’imprévus pour ses filles alors qu’il en avait quatre.

Les Sofrim abasourdis consignèrent les désirs de Samuel en se regardant et en pensant que véritablement il avait perdu la tête, ou qu’il avait forcé sur la “MAHIA”, cette eau de vie qui coulait à flot dans les joies et même dans les peines, – ne doit-on pas noyer même les chagrins- , les leurs étaient abondamment arrosés et leur espérance de vie en était fortement diminuée.

“Après mon décès, je désire que chaque fille mariée ou célibataire reçoive en héritage de leur père : 1 boutique et 2 logements, et ceci jusqu’à la fin de sa vie.

Il ne s’agissait que d’usufruit, mais c’était là un immense bouleversement, surtout qu’il était mentionné que ses filles recevraient cet héritage quelle que fût la situation de l’époux qui partageait leur vie.
Si la situation du foyer était confortable, il suggérait que l’argent des loyers fût versé au BEKOR HOLIM pour venir en aide aux nécessiteux, sinon cette aide leur éviterait de se retrouver dans la même situation que la fille de son associé.
Mon aïeul avait des dons de visionnaire car ses quatre filles eurent des fortunes diverses.
Simha et Rébecca n’en eurent  pas besoin et suivirent les conseils de leur père, en revanche, Habssiba et Perhihia eurent toute leur vie pour louer la sagesse et la bonté de leur géniteur qui les mit à l’abri des mauvaises affaires de leurs époux respectifs.

Simha, devenue elle-même grand-mère, vénérait son père, elle lui vouait un amour qui rendait perplexe la petite fille que j’étais.
J’avais 6 ou 8 ans et, régulièrement ma grand-mère me promettait mille récompenses si je l’accompagnais au vieux cimetière de Meknès afin de se recueillir sur la tombe de son père. Elle le faisait à Roch Hodesh, tous les premiers du mois du calendrier hébraïque, et bien entendu, toutes les veilles de fêtes juives. Elle s’armait d’un sceau et de nombreux chiffons et astiquait le marbre pour le rendre le plus propre et le plus brillant à ses yeux.
200 mètres avant d’arriver au cimetière, je la voyais qui s’adressait au ciel pour appeler vers la mémoire de son père toutes sortes de bénédictions. Elle déclamait ses tirades telle une artiste dont on vient de tirer le rideau. Elle invoquait tous les saints du répertoire biblique, et leur demandait de réserver à son père une place auprès d’eux.
Elle évoquait son nom, sa mémoire, elle l’appelait “Mon Aimé”,  le “Préféré de mon cœur”, bref, toutes sortes de douceurs dites par une grand-mère plus encline à la réserve et à la bienséance qu’aux effusions et aux mots d’amour,  qui plus est, étaient adressés à une pierre.
Tout cela m’amusait et m’intriguait, je n’avais pas le privilège de connaître mon trisaïeul.
Arrivée sur le lieu qu’elle connaissait parfaitement, malgré le dédale de tombes toutes semblables les unes aux autres, elle retrouvait sans difficulté la sépulture , bien que les inscriptions indiquant le patronyme et la date du décès fussent gravées en hébreu.
Elle ne savait pas lire l’hébreu, on ne lui avait pas permis d’apprendre à le lire, ce privilège était réservé aux garçons.
Elle astiquait et traquait la moindre poussière, replaçait amoureusement les petites pierres qui forment la niche dans laquelle elle logeait sa bougie vacillante pour la protéger du vent.
Un large sourire barrait son visage lorsqu’elle pensait que son édifice était bien solide et permettrait à la bougie de se consumer sans qu’un vent insolent n’anéantisse tous ses efforts.
Elle me disait qu’elle agissait de la sorte afin que son père soit éclairé: pour l’enfant que j’étais le message était sans ambiguïté, j’allais pour cela lui chercher les pierres les plus appropriées. Il fallait que mon parent fût longtemps illuminé.
Toute cette parade amoureuse me surprenait car grand-mère abandonnait le sérieux qu’apportent les années et devenait une petite fille aimante et reconnaissante.

Bien des années plus tard, alors que je demandais à ma mère ce qui justifiait les effusions d’amour d’IMMA SIMHA, ma mère m’expliqua que son grand-père avant tout le monde et faisant fi de l’ordre établi avait restauré le droit de ses filles. Elles avaient été toute leur vie respectées non seulement par leurs maris mais également par toute la communauté.

Depuis, le virus du féminisme coule dans les veines de toutes les filles de la famille, et nous ne sommes pas les dernières à prendre la défense de toutes les femmes opprimées où qu’elles fussent.

© Annie Toledano-Khachauda

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SourceTRIBUNEJUIVE.INFO

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