Antoine Hillel. Juifs et Berbères : restituer l’Histoire “en entier”…

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L’hebdomadaire Le Point a publié le 3 juillet 2020 un entretien avec Julien Cohen-Lacassagne[1] dont le livre sur les “Berbères juifs” [2], préfacé par Shlomo Sand, vient de paraître aux éditions La Fabrique (éditeur entre autres d’Houria Bouteldja et d’Omar Barghouti, concepteur de la campagne de boycott d’Israël, BDS). Nous avons lu cet article avec attention ainsi bien entendu que le livre dont il est question.

Le titre laisse penser que nous avons affaire à une nouvelle recherche sur la question judéo-berbère. Autrement dit un nouvel apport à l’historiographie en la matière. Il n’en est rien. Pas la moindre trace d’une recherche spécifique (notamment auprès des populations concernées en Israël ou en France) hormis la simple répétition de ce qu’a écrit sur le sujet Shlomo Sand dans son essai Comment le peuple juif fut inventé ?

Obligé par ailleurs de constater que la plupart des historiens actuels du judaïsme maghrébin s’accordent sur la fragilité des sources concernant les origines berbères du judaïsme nord-africain, l’auteur a recours à l’historiographie coloniale dans ce qu’elle a de pire. En l’occurrence Manuel Bugeja, administrateur de communes mixtes en Kabylie dans les années 1870, c’est-à-dire durant la période de l’insurrection de Mokrani et de sa répression (ce que l’auteur reconnaît). Mais également René Basset du début du siècle. Comme aussi L’Encyclopédie coloniale et maritime (1937) qui se propose d’exposer au public le “vrai visage de la France impériale, Les principales races de l’Algérie, Les Berbères- Les Arabes- Les Juifs” (sic).  Tout en reconnaissant les conceptions et les lectures racialistes de ces auteurs, l’auteur accorde du crédit aux récits qui sont les leurs sur les “berbères judaïsés” sans visiblement avoir bien conscience qu’il s’agit là d’un cliché parmi les plus emblématiques de l’ethnographie coloniale. L’auteur parle en revanche de conceptions völkish (sic) à propos de ce qu’écrivent sur cette question des historiens aussi différents que Haïm Zafrani, Michel Abitbol ou Mark R.Cohen[3]. Outre son caractère édifiant, il semble mal saisir ce que recouvre précisément ce terme d’origine allemande. Pour contrer la lecture supposément “völkisch” de ces derniers, rien de tel en effet que d’en revenir aux écrits d’auteurs coloniaux vieux de près d’un siècle. Un certain nombre de faits historiques sont en outre présentés de manière que jamais on ne puisse penser qu’il y eut également une conquête arabe du Maghreb avec son cortège de violences et d’injustices.

“La saga de la Kahina, reine judaïsée des Aurès, comporte une part de mythe qui embrume le réel, mais lorsqu’un patient ment à son psychanalyste, ça veut quand même dire quelque chose de lui, non ? Elle témoigne d’une effervescence judéo-berbère africaine“, nous dit l’auteur[4]. Certes, mais la Kahina ne représente-t-elle pas autre chose pour les Juifs que l’”effervescence judéo-berbère” ? Son combat contre la conquête arabo-islamique du Maghreb, sa mise à mort par décapitation, l’auteur ne les  mentionne pas une seule fois dans l’entretien proposé aux lecteurs du Point. D’une manière générale, il semble valider le cliché d’un “Orient” uni face à une entité occidentale pareillement monolithique.

La Kahina. Photo ESMA-Paris1, Ecole Supérieure des Métiers Artistiques

Une étrange lecture, si peu historienne dans la méthode

Cette étrange lecture, si peu historienne dans la méthode, n’est pas sans rappeler celle d’Houria Bouteldja expliquant qu’ « arabe » et « berbère » c’est en définitive la même chose (sic) [5]. « Mon opinion est que le Maghreb est à la fois berbère et arabe, et que ces deux univers ne peuvent et ne doivent pas s’opposer. Je sais qu’en Afrique du Nord les divisions entre Berbères et Arabes, comme entre juifs et musulmans, sont une morbide survivance du système de domination coloniale » écrit de son côté l’auteur de Berbères juifs[6]. Rappelons qu’à l’époque de la grande répression du mouvement berbère, l’Etat algérien et ses relais ne disaient pas autre chose, n’ayant de cesse de dépeindre la revendication berbère comme le fruit du seul colonialisme cherchant à diviser les colonisés[7].

« Les Arabes n’ont pas colonisé l’Afrique du Nord »(sic) affirme qui plus est l’auteur. Ce dernier aurait peut-être gagné à se pencher avec davantage de rigueur sur Ibn Khaldun qu’il se plaît à citer. Comme l’ouvrage autobiographique du chanteur Matoub Lounès, Rebelle[8], qui raconte qu’écolier il séchait le cours d’arabe, ce qui était sa façon à lui de résister à la politique d’arabisation forcée. “Peut-on se dire algérien de souche sans être ni arabe ni musulman ? Sacrilège ou subversive, la question cache un anachronisme : avant d’être l’indigène du colon français, l’Arabe algérien fut lui-même un pied-noir avant la lettre, et eut son propre indigène, le Berbère” rappelait pour sa part Salah Guemriche[9] qui ne peut être suspect ni de nostalgie coloniale ni moins encore de sympathie pour l’Etat juif.

Dans sa magistrale étude sur les Juifs algériens anticolonialistes, l’historien Pierre-Jean Le Foll-Luciani cite le témoignage d’André Akoun, militant communiste puis du FLN (il est proche de Mohammed Harbi) qui parle de ces Juifs anticolonialistes évoquant “la judéité de la Kahina, à la tête de ses troupes contre l’envahisseur arabe, épiloguant sur le fait que l’Islam n’était pas seul dans l’édification de l’Algérie.” [10] Le Foll-Luciani cite également Emile Attali, autre militant juif anticolonialiste, s’écriant : “Moi, je veux pas défiler avec le drapeau algérien[du PPA]. Après tout, moi j’ai été colonisé. En tant que juif, mes ancêtres ils ont été colonisés par les Arabes ! Et mes ancêtres ils sont là avant tout. Moi je suis Algérien, je suis pas Arabe !” Un juif algérien qui refuse de se dire arabe ? N’est-ce pas là une marque de son aliénation coloniale ? Cohen-Lacassagne est formel : “Les juifs du Maghreb, particulièrement d’Algérie, de la génération qui s’est identifiée aux “pieds-noirs”, ont souvent voulu se distinguer de ce qui est arabe ou “indigène”. C’est lié à la structure de la société coloniale où le racisme est un facteur d’intégration et où l’assimilation suppose l’identification aux Européens.” L’auteur méconnaît visiblement la croyance répandue chez les Juifs d’Algérie en deux France, ce que montre bien Pierre-Jean Le Foll-Luciani : “À la différence de la “suridentification” des Européens d’Algérie envers la France, qui prend appui sur “l’assertion que l’Algérie c’est la France”, la suridentification des juifs ne repose donc pas sur une assimilation a priori de l’Algérie à la France, mais plutôt sur l’idée que la France, la “vraie”, est en quelque sorte le négatif de la France coloniale, et qu’il serait bon que l’Algérie devienne la France“. [11]

L’auteur n’en poursuit pas moins sa relecture pour le moins singulière de l’histoire juive dans l’espace arabophone. “Le grand penseur du judaïsme médiéval, c’est Moïse Maïmonide qui écrivait en arabe et était arabe, on devrait l’appeler par son nom véritable de Moussa ibn Maïmoun.” décrète-il par exemple. Spécialiste incontesté du sujet (et précisons étranger à tout orientalisme ou nostalgie coloniale), Yeshayahou Leibowitz explique parfaitement les préventions nourries par Maïmonide à l’égard de l’Islam : “Par opposition [du christianisme], l’islam était pour lui un pur monothéisme. Mais en même temps, il détestait infiniment les musulmans, plus que les chrétiens, n’ayant pas connu personnellement le monde chrétien. Il vécut, me semble-t-il, avec le sentiment que les juifs vivaient mieux dans le monde chrétien que dans le monde musulman. Cette opinion transparaît dans sa correspondance avec les rabbins de Provence. Il avait, bien sûr, entendu parler des persécutions dans le monde chrétien, mais il ne les avait pas connues personnellement. Par contre, il ressentit dans sa chair les persécutions musulmanes.[12]

Interrogé par la journaliste du Point à propos des émeutes anti-juives, l’auteur est ici encore catégorique : “Les plus nombreuses eurent lieu en Algérie à la toute fin du XIXe siècle, dans la foulée de l’affaire Dreyfus et du climat antisémite et xénophobe importé depuis France, contre les “faux Français“. Elles furent dirigées par des leaders européens, comme Max Régis, rares furent les “indigènes” qui y participèrent.

On pourrait peut-être rappeler (sans risquer on l’espère être catalogué “nostalgique du colonialisme”) le grand massacre de Juifs à Grenade sous le règne des Almoravides en 1066. Se souvenir aussi qu’en 1151, les Juifs de la péninsule ibérique fuient vers les royaumes chrétiens du nord. Evoquer également Ibn Ezra… Et plus près de nous la situation des juifs dans l’Algérie pré-coloniale. Pierre Hebey est l’auteur d’une étude de référence sur la grande vague antijuive qui secoue l’Algérie coloniale en 1898. Il y évoque longuement la personnalité de Max Régis. Il précise néanmoins brièvement le contexte qui précède la colonisation. “Voulant s’emparer du pouvoir, l’auteur d’une révolution de palais (1801) passe un contrat avec les indispensables janissaires : “Huit parts de pain blanc par homme et le droit de saccage de la population juive d’Alger durant trois jours.” Ce nouveau dey, voulant apaiser un soulèvement (1813), ne trouve d’autre solution que d’offrir trois cents Juifs aux janissaires, qui les mettront immédiatement à mort[13].

Ce contexte précaire explique que nombre de Juifs aient pu regarder avec sympathie l’accession à la citoyenneté française. “On se figure le décret Crémieux comme une seule mesure d’émancipation. Cette vision positive est guidée par le dégoût compréhensible envers le régime antisémite de Vichy qui l’abrogea”, tranche Cohen-Lacassagne. Que faut-il comprendre : que les Juifs ne commencent à regarder positivement le décret qui les fait accéder à la citoyenneté française qu’après le traumatisme de l’épisode Vichyste (1940-1942 en Algérie) ? Le mieux est de s’en référer aux historiens qui traitent de la question. “Le lien avec la France était certes indéfectible, la République les avait débarrassés de leur statut de “dhimmis”, de sujets du monde musulman, mais ce statut était vécu comme fragile et aléatoire” rappelle simplement Benjamin Stora[14]. “…les avait débarrassés de leur statut de ‘dhimmis’“… Mais peut-être était-ce en définitive une mauvaise chose ?

“Le décret Crémieux a divisé la société traditionnelle” déplore Cohen-Lacassagne, un argument pourtant utilisé de manière systématique par l’abondante littérature antisémite de l’Algérie coloniale. Avec cette idée récurrente, qu’en inversant les rapports juifs/musulmans de la “société traditionnelle”, le décret Crémieux a attisé par contrecoup la colère musulmane, mettant en péril à long terme le bon ordre de la société coloniale. C’est peu dire que les milieux coloniaux accueillirent avec soulagement l’abrogation du décret Crémieux en octobre 1940.

Pourquoi une telle accumulation de contresens et d’approximations historiques a-t-elle pu trouver une tribune dans les colonnes du Point ?

Mais c’est là un autre débat. Demeure une question, peut-être d’ailleurs la seule qui vaille : pourquoi une telle accumulation de contresens et d’approximations historiques a-t-elle pu trouver une tribune dans les colonnes du Point ? Fondatrice du site Ehko.info, l’auteure de l’entretien, Hassina Mechaï, affiche sur son site un positionnement qui n’est pas sans rappeler celui de la mouvance “indigéniste décoloniale”. Que faut-il penser ainsi lorsqu’à propos du projet de loi visant à sanctionner la haine antijuive déguisée sous les habits “progressistes” de l’”antisionisme”, elle titre sans ciller : “Jusqu’où ira l’israélisation des débats politiques en France ?”[15] Etrange fantasme que celui de cet Etat d’Israël omnipotent au point de contrôler les opinions politiques des citoyens français… Par les représentations qu’elle charrie, cette fantasmagorie n’est pas sans faire écho au slogan affiché par certaines associations “pro-palestiniennes” réclamant à cor et à cri la “séparation du CRIF et de l’Etat” (sic) . Ou encore à ce dessin du mouvement d’extrême-droite (aujourd’hui dissous) L’œuvre française, dépeignant l’Etat d’Israël tel une pieuvre dont les tentacules semblent se poser toujours plus avant sur de nouveaux pays…

Photo Richard Ying et Tangui Morlier pour [Ehko], “Media de [dé]construction” ( sic ) 6 décembre 2019

À lire une telle prose, on se dit que l’entreprise de diabolisation d’Israël[16], et concomitamment de déconstruction de l’être-juif, a de beaux jours devant elle. ■


[1] L’auteur a commencé à se faire connaître il y a près d’une quinzaine d’années par des articles (signés à cette époque Julien Lacassagne) publiés par le site internet d’une organisation pro-palestinienne, la CAPJPO : https://europalestine.com/2007/08/22/la-terre-et-la-liberte-par-julien-lacassagne/ ; https://europalestine.com/2007/06/10/la-recolonisation-du-moyen-orient-par-julien-lacassagne/ ; https://europalestine.com/2007/08/16/sur-la-route-de-jerusalem-a-naplouse/.  La CAPJPO s’est signalée entre autres par la candidature de Dieudonné sur une liste présentée par ses soins aux élections européennes de 2004. Certaines de ses actions sont abordées de manière critique dans un article fort bien documenté du site Reflexes :  https://reflexes.samizdat.net/proces-dieudonne-faurisson-la-cour-des-miracles-negationnistes/. Précisons pour couper court à toute polémique que Reflexes n’est pas vraiment ce qu’on peut appeler un site pro-israélien…

[2] Julien Cohen-Lacassagne : « Au-delà des Berbères juifs… », Propos recueillis par Hassina Mechaï, Le Point, 3 juillet 2020 ; https://www.lepoint.fr/afrique/julien-cohen-lacassagne-au-dela-des-berberes-juifs-03-07-2020-2382849_3826.php

[3] Julien Cohen-Lacassagne, Berbères juifs. L’émergence du monothéisme en Afrique du Nord (préface de Shlomo Sand), La Fabrique éditions, 2020, p.47

[4] Rappelons toutefois que si la figure de la Kahéna (ou Kahina) est revendiquée par nombre de juifs nord-africains, un des plus grands spécialistes des Berbères, Gabriel Camps, met en doute sa judéité. Mais admettons et partons tout de même de l’hypothèse, partagée par beaucoup, que la Kahina était effectivement juive.

[5] Cf. Bouteldja sa lettre à Zemmour « l’israélite » (12 juin 2014) http://www.palestine-solidarite.org/lettre.houria_bouteldja.120614.htm

[6] Julien Cohen-Lacassagne, op.cit, p.161

[7] Ce qui n’enlève rien au fait que, par ailleurs, le colonialisme français a bel et bien instrumentalisé à son profit le clivage arabe/berbère. En Algérie mais aussi au Maroc.

[8] Publié aux éditions Stock

[9] https://www.liberation.fr/tribune/2004/03/29/berberes-contre-cerberes_474146

[10] Cité in Le Foll-Luciani op.cit p.332

[11] Le Foll-Luciani, ibidem, p.219

[12] Yeshayahou Leibowitz, Israël et judaïsme. Ma part de vérité, Desclée de Brouwer, 1993 (pour la traduction française), p.98

[13] Pierre Hebey, Alger 1898. La grande vague antijuive, Nil éditions, 1996, p.16

[14] La dernière génération d’octobre, Stock, 2003, p.34

[15] https://ehko.info/antisemitisme-antisionisme-dangereuse-israelisation-des-debats-politiques-en-france/

[16] De cet Etat, et partant de millions de juifs qui, sans forcément s’y reconnaître y demeurent viscéralement attachés

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SourceTRIBUNEJUIVE.INFO

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