Attentat à l'aéroport de Kaboul : le récit d'un « carnage » aux conséquences internationales

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Depuis deux jours, Kaboul enterre ses morts. Et, dans le chaos général, tente de soigner les blessés de l’attentat suicide perpétré jeudi 26 août aux portes de son aéroport. Moins de 48 heures après l’attaque, le bilan ne cesse de s’alourdir : au moins 170 Afghans ont été tués dans l’explosion, ainsi que treize soldats américains, selon le dernier décompte du New York Times. Plus de 200 personnes seraient également blessées, victimes de la violence de la frappe. Retour sur une attaque sanglante, dénoncée unanimement par la communauté internationale.  

« Une attaque spécifiquement conçue pour faire un carnage »

Il est environ 18 heures, ce jeudi 26 août, quand une énorme déflagration secoue les abords de l’aéroport international de Kaboul, la capitale de l’Afghanistan. Un kamikaze vient de déclencher sa ceinture d’explosifs dans la foule massée depuis des heures devant la porte d’accès Abbey Gate, gardée par des soldats américains. Dans l’espoir d’embarquer dans un vol pour l’étranger, des milliers de civils attendaient patiemment leur tour pour entrer dans le complexe. La tension est palpable : le président américain Joe Biden a fixé au 31 août la fin du gigantesque pont aérien jusque-là organisé par les Occidentaux pour évacuer leurs ressortissants et des milliers de civils afghans, apeurés par la soudaine reprise du pouvoir par les talibans à la mi-août.  

L’attaque est violente. Propulsées dans l’eau souillée d’un canal d’égout, des dizaines de victimes ne se relèveront pas. À la suite de l’explosion, des « tirs directs » venant « d’une position ennemie qui n’a pas été localisée exactement » par le gouvernement américain visent les civils encore en vie. « Les attentats étaient clairement calculés pour tuer et mutiler le plus grand nombre de personnes possible : des civils, des enfants, des pères, des mères, ainsi que des talibans et des forces étrangères protégeant l’aéroport », analysera le lendemain Rupert Colville, porte-parole du Haut-Commissariat de l’ONU aux Droits de l’Homme. « C’était une attaque spécifiquement conçue pour faire un carnage, et elle a fait un carnage ». « Les blessés ne pouvaient pas parler, beaucoup étaient terrifiés, leurs yeux perdus dans le vide », témoigne sur Twitter Alberto Zanin, coordinateur médical de la structure – déjà pleine à 80% avant les attaques.  

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Paniqués par la prise du pouvoir des talibans sur le territoire, les candidats au départ avaient ignoré les avertissements occidentaux lancés depuis la veille, faisant état de menaces crédibles d’attentats-suicides autour du complexe. « Quand les gens ont entendu l’explosion, ça a été la panique totale », se souvient un Afghan, venu tenter sa chance pour quitter le pays. Selon lui, l’attaque aurait également pris par surprise les gardes talibans qui surveillaient les abords de l’aéroport. « Ils ont alors tiré en l’air pour disperser les gens qui attendaient devant la porte », ajoute l’homme après avoir assisté, impuissant, à des scènes de chaos. « J’ai vu un homme courir avec un bébé blessé dans les bras », témoigne-t-il auprès de l’AFP. « Il y a beaucoup de morts et de blessés », raconte de son côté Milad, venu avec sa femme et ses trois enfants pour tenter de débuter une nouvelle vie aux États-Unis. « Je ne veux jamais, plus jamais, aller à l’aéroport. Mort à l’Amérique, son évacuation et ses visas », confie-t-il à l’AFP, dégoûté.  

« Nous vous pourchasserons et nous vous ferons payer »

Dans la soirée, l’attentat est rapidement revendiqué par le groupe djihadiste État Islamique du Khorasan, l’une des branches de Daech. Et alors que le Pentagone avait dans un premier temps fait état de deux explosions, le général américain Hank Taylor précise vendredi que l’attaque a finalement été perpétrée par un seul auteur. « Nous ne pensons pas qu’il y ait eu de deuxième explosion à l’hôtel Baron ou près de l’hôtel », précise-t-il, faisant taire les rumeurs au sujet d’une seconde déflagration. Pour le moment, le gouvernement américain n’est pas en mesure de préciser le nombre total d’assaillants, ni d’indiquer les circonstances dans lesquelles treize soldats américains ont perdu la vie. « Une enquête est en cours », indique le porte-parole du ministère de la Défense John Kirby.  

Le président américain Joe Biden, de son côté, condamne immédiatement l’attentat. « Nous vous pourchasserons et nous vous ferons payer », affirme-t-il dès jeudi soir à l’adresse des auteurs de l’attaque. « Nous répondrons avec force et précision quand nous le déciderons, où et quand nous le choisirons », ajoute-t-il depuis la Maison-Blanche. Promesse tenue. Ce samedi matin, les États-Unis ont mené une frappe de drone contre une cible de l’EI en Afghanistan, au moment même où le pont aérien entrait dans une phase finale d’extrême tension, sous risque persistant de nouveaux attentats.  

« La frappe aérienne sans pilote s’est produite dans la province de Nangarhar, en Afghanistan. Selon les premières indications, nous avons tué la cible », a précisé dans un communiqué Bill Urban, du commandement central, précisant n’avoir connaissance « d’aucune autre victime civile ». Mais selon Washington, le risque de nouvelles attaques persiste. « Nous estimons qu’il y a toujours […] des menaces précises et crédibles », prévient John Kirby, tandis que l’attachée de presse du président, Jen Psaki, a estimé vendredi une autre attaque « probable ». Les prochains jours seront « la période la plus dangereuse à ce jour », a-t-elle ajouté.  

Dans ce contexte, l’ambassade des États-Unis à Kaboul a demandé à ses ressortissants, dès jeudi soir, de quitter « immédiatement » les abords de l’aéroport. « En raison des menaces pour la sécurité à l’aéroport de Kaboul, nous continuons à conseiller aux citoyens américains d’éviter de se rendre à l’aéroport et d’éviter les portes de l’aéroport », a rappelé l’ambassade. 

Plus de 109 000 évacuations depuis la mi-août

Dans le même temps, une véritable passe d’armes de communication entre talibans et Américains alourdit les tensions – déjà très fortes – autour du complexe. Les nouveaux dirigeants du pays « ne s’occupent d’aucune des portes d’embarquement ni d’aucune des opérations à l’aéroport. C’est toujours sous le contrôle de l’armée américaine », a ainsi déclaré John Kirby vendredi, alors que les talibans avaient annoncé, plus tôt dans la journée, avoir pris le contrôle de plusieurs parties de la structure. « Aujourd’hui, trois endroits importants de la partie militaire de l’aéroport de Kaboul ont été évacués par les Américains et sont sous contrôle de l’Émirat islamique », avait ainsi tweeté l’un des porte-parole des talibans, Bilal Karimi. 

Dans la journée de vendredi, la situation est restée plutôt calme aux abords de l’aéroport, où les vols affrétés par les Occidentaux ont repris. Selon le général américain Hank Taylot, environ 5400 personnes étaient alors encore réfugiées dans l’enceinte du complexe, attendant de monter dans un avion, tandis que plus de 109 000 personnes ont été évacuées depuis le 14 août. Vendredi soir, la France a mis fin à son pont aérien, après avoir rapatrié « près de 3000 personnes, dont plus de 2600 Afghans », a indiqué de son côté la ministre des Armées Florence Parly.  

La Suisse, l’Italie, l’Espagne et la Suède ont également annoncé vendredi soir avoir terminé leurs vols d’évacuation, comme l’Allemagne, les Pays-Bas, le Canada ou l’Australie avant elles. Côté britannique, les exfiltrations connaissent leurs « dernières heures », a estimé le Premier ministre Boris Johnson, précisant que Londres remuera « ciel et terre » « pour aider à sortir » les Afghans éligibles à l’asile. 

Les réserves médicales s’épuisent à Kaboul

En attendant, l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) surveille de près la situation à Kaboul. L’organisme a annoncé vendredi que les réserves de matériel médical seront épuisées d’ici quelques jours en Afghanistan, où elle espère acheminer de l’aide via l’aéroport de Mazar-i-Sharif. Au lendemain des attentats, le directeur du Programme OMS de gestion des situations d’urgence sanitaire pour la Méditerranée orientale, Rick Brennan, a indiqué que les deux priorités de l’organisation étaient d’assurer la sécurité du personnel humanitaire et la continuité des services de santé essentiels, en particulier pour les personnes les plus vulnérables.  

« La bonne nouvelle est que sur les quelque 2200 établissements de santé [que l’OMS] surveille, 97% restent ouverts et fonctionnent », a détaillé Rick Brennan. En revanche, le matériel médical « s’épuise rapidement » et « l’OMS n’est pas en mesure de répondre » aux besoins. De son côté, le porte-parole du Haut-Commissariat de l’ONU aux Droits de l’Homme Rupert Colville a demandé que les responsables de l’attentat « soient attrapés et poursuivis en justice dès que possible ».  


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