Bourlanges: « La Commission de Bruxelles n'a été que le miroir de la frilosité des Européens »


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Les pubs britanniques doivent rouvrir le 12 avril : n’est-ce pas le symbole ­éclatant des ratages européens en matière de vaccination ? 

Jean-Louis Bourlanges : Le succès des Britanniques est très relatif : ils comptent, à ce jour, quel­que 20 000 morts de plus que nous ! En fait, les trois pays qui ont le mieux réussi leur politique de vaccination – le Royaume-Uni, les Etats-Unis et même Israël – sont ceux qui avaient complètement raté la ­gestion initiale de la crise. Ils ont foncé, et ils ont eu raison, car ils étaient dos au mur. 

Quant à la politique vaccinale de l’Union, elle a été assurément poussive et maladroite dans les premières semaines, mais parler de « ratage » est très excessif. Nous avons cumulé trois faiblesses : les ravages de l’esprit de précaution, maladie bien française au demeurant ; l’hostilité de l’opinion, de gauche notamment, à des laboratoires jugés, non sans raison, exa­gérément cupides, ce qui nous a conduits à mégoter sur les prix au lieu de foncer ; l’inexpérience, enfin, d’une Commission qui découvrait au pied levé des respon­sabilités inédites. Elle n’a été, dans cette affaire, que le miroir de la frilosité des Vingt-Sept. 

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Il reste que la lenteur d’un processus de vaccination de 450 millions d’Européens avec des vaccins qui n’existaient pas il y a six mois était inévitable et dépendait moins, in fine, de l’agilité de la Commission ou des Etats que de la disponibilité globale des doses. Ce que retiendra l’Histoire à cet égard, c’est l’incroyable vitesse de réaction du monde de la recherche, de l’entreprise et même des administrations publiques pour trouver et diffuser en quelques mois une protection efficace contre une maladie qu’on ne connaissait pas il y a un an. Quand j’entends le tintamarre média-tique sur le temps perdu, j’en viens à me demander si ce n’est pas plutôt le sens de la mesure et même de la réalité que nous avons perdu ! 

Pourtant, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a sévèrement critiqué la lenteur « inacceptable » de la vaccination contre le Covid-19 en Europe… 

L’OMS, qui n’a brillé dans cette affaire ni par son indépendance, ni par son efficacité, ni par sa clairvoyance (rappelons- nous ses dénégations d’il y a quinze mois sur l’utilité des masques), ferait mieux d’éviter de donner des leçons à tout le monde. Nous sommes près de 80 milliards d’êtres humains et ce qui conditionne tout, c’est la production des doses. Les principaux retards s’observent en Afrique, au Moyen-Orient ainsi qu’en Amérique latine. Ajoutons que sa ­définition de l’Europe est d’abord géographique et qu’elle englobe donc la Russie et son « étranger proche », où l’on vaccine peu. Cela dit, l’OMS a raison de rappeler que la victoire sur la pandémie sera globale ou ne sera pas. 

Comment expliquez-vous ces dysfonctionnements au sein de l’UE : est-ce la faute de la Commission ou des Etats membres ? 

Il y a plus de vingt ans, à partir de leur double décision de créer une monnaie fédérale, l’euro, et de dissoudre l’Union européenne dans un ensemble démesuré et inarticulé incluant la Turquie, les Etats membres ont placé l’UE sous le signe des injonctions contradictoires: toujours plus d’ambition commune et toujours moins de cohésion politique, institutionnelle et budgétaire. Nous en sommes toujours là: paralysés par le désir de tous d’être unis et la volonté de chacun de ne rien lâcher. En juillet dernier, avec le plan d’urgence, nos chefs ont fait un pas important pour sortir de cette schizophrénie, mais nous sommes encore loin d’avoir les moyens institutionnels et budgétaires nécessaires à une prise de décision forte et rapide à la fois. Nos ­gouvernants n’ont pas lu l’Ecriture : « Que votre oui soit oui, que votre non soit non. Le reste appartient au malin » 

Quand on compare les actions menées au Royaume-Uni, en Israël ou aux Etats-Unis, on a l’impression que l’UE n’a pas fait les bons choix. Fallait-il par exemple confier à la Commission européenne l’ensemble des achats de vaccins ? 

N’allons surtout pas faire un exemple généralisable de l’attitude d’Israël: si vous tirez plus vite que votre ombre, vous gagnez la partie, mais si tout le monde agissait ainsi, il y aurait de gros dégâts et le même nombre de perdants puisque la pénurie globale de vaccins subsisterait. Mieux vaut donc ­coopérer et partager, ­surtout si vous êtes français et que vous avez apparemment du mal à tirer aussi vite que les autres. 

Comment réveiller une Europe jugée tatillonne, bureaucratique et lente ? 

C’est un problème simple à poser, difficile à résoudre. Tout le monde sait qu’avec des institutions efficaces et démocratiques – vote à la majorité qualifiée au Conseil et codécision Conseil/Parlement européen sur les actes législatifs et budgétaires -, on avancerait vite et bien, et tous voient également que nos gouvernants sont arc-­boutés sur le statu quo institutionnel. Cette contradiction met l’Union en grand péril. 

L’UE a adopté fin mars des mesures de renforcement de contrôle des exportations des vaccins?: est-ce le signe d’un réveil de conscience de la part des Européens ? 

Gardons-nous d’assimiler croisade protectionniste et « réveil de la conscience ». La rivalité intercontinentale est rude et ne tourne pas nécessairement en notre faveur, mais l’idée que la pandémie emporte la fin de la mondialisation est un contresens. La vérité est qu’elle consacre l’unité de destin du genre humain et la pertinence d’une réponse globale à un problème qui est tout sauf local. Ce que nous avons dû constater, en revanche, c’est l’insigne ­faiblesse – à l’exception timide de l’Union européenne – des institutions multilatérales, de l’ONU et de l’OMS en particulier, face aux défis qui leur étaient lancés. Nous devons nous méfier du protectionnisme et muscler le multilatéralisme qui peut marcher. C’est le sens du choix européen. 

Le vaccin russe Spoutnik V ne cesse lui aussi de diviser les Européens… 

Ce qui caractérise ce vaccin, outre sa qualité, c’est sa rareté. Les Russes ont fait un choix très particulier, celui de vacciner très parcimonieusement leur population et de faire des coups à l’international en distribuant leurs doses auprès de clients à séduire, comme l’Algérie ou certains Etats latino-américains. Là encore, le modèle n’est pas transposable : tout le monde n’a pas la chance de pouvoir impunément faire fi de l’exigence démocratique ! 

Pensez-vous que si l’Union européenne parvient à remplir son objectif de vacciner 70 % de sa population d’ici à l’été, les critiques disparaîtront ? 

Je n’en sais rien. J’incline à penser que dans un monde régi par le « Small is beautiful », l’Union européenne est trop grande et trop lointaine pour ne pas être une mal-aimée structurelle. 

Avec la pandémie, l’UE avait l’occasion de montrer qu’elle avait la possibilité d’agir très concrètement dans la vie quotidienne des citoyens. N’a-t-elle pas manqué ce rendez-vous ? 

Non, l’Union n’a peut-être pas été particulièrement brillante dans sa gestion, mais on ne peut pas dire qu’elle n’a pas été inspirée politiquement. Qu’est-ce d’autre qu’un choix politique, c’est-à-dire un choix de valeurs, que de préférer l’équité et la solidarité au chacun pour soi et à la lutte de tous contre tous ? Or c’est très exactement ce qu’a fait l’UE sur le double plan économique et sanitaire. Il lui reste à se donner tous les moyens institutionnels et budgétaires de ses choix. 


Au sortir de la crise, autour de quel projet l’envie d’Europe peut-elle renaître ? 

L’envie d’être. Ce qui suppose esprit de vaillance et goût de la liberté. Il n’est pas certain que les Européens ne soient pas plutôt travaillés par l’envie d’avoir, ce qui les perdrait. J’ai un mot d’ordre pour ­l’Europe : ne pas se tromper d’auxiliaire !  

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CREDIT : LAURA ACQUAVIVAPar Christophe Donner

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