Crise en Ukraine : la guerre des récits fait rage entre Moscou et Washington

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Le mercredi 16 février aura finalement été un jour presque comme les autres pour les Ukrainiens. Certes, leurs ministères et leurs plus grandes banques ont subi une cyberattaque massive, la plus importante depuis des mois, et leur pays reste encerclé par quelque 150 000 soldats russes. Mais, contrairement à ce que les renseignements américains agitaient depuis des jours, ce mercredi n’aura pas été le jour d’une invasion de l’armée rouge. « Le signal est encourageant mais compte tenu de l’ampleur des forces russes déployées tout est encore possible, pose un diplomate français. Gardons-nous de trop analyser et restons prudents. » 

Depuis des mois, la Russie souffle le froid et le très froid autour de l’Ukraine. Sans raison apparente, le Kremlin a massé des dizaines de milliers de soldats près des frontières nord du pays dès novembre, avant d’encercler la région et de lancer des exercices militaires sans précédent. Mais, alors que l’Occident pensait une attaque imminente, Moscou a déclaré mardi que ses troupes rentraient à la maison « comme prévu, évidemment ».  

Les « belles promesses » de Poutine contredites par l’OTAN

Ce blizzard d’informations est digne des manoeuvres les plus sombres du KGB et de son ancien agent, Vladimir Poutine. En cachant ses intentions et en multipliant les menaces, il réussit à inquiéter et désarçonner l’adversaire, sans même passer à l’acte. « Tout ce qui compte pour le Kremlin, c’est d’avoir une réaction de Washington, estime Mathieu Boulègue, chercheur spécialiste de l’Eurasie à la Chatham House de Londres. Bien sûr, Poutine peut faire de belles promesses. Mais la seule chose à regarder, ce sont les mouvements de ses troupes. » Deux jours après l’annonce du retrait russe, l’OTAN assure que le Kremlin a en réalité envoyé 7000 hommes supplémentaires près des frontières ukrainiennes… 

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Face à ce grand brouillard russe, les États-Unis optent pour une nouvelle technique : dévoiler toutes leurs informations à la presse, quitte à tomber dans l’alarmisme. « Nous avons les mêmes renseignements que les Américains et la même évaluation du risque d’attaque, mais pas la même stratégie de communication », résume un conseiller de l’Élysée. Les médias anglo-saxons regorgent de « sources du renseignement américain » décrivant par le menu les prochains mouvements des Russes, de la date précise de l’invasion (ce 16 février donc…) à sa justification par le Kremlin (une fausse vidéo d’attaque de drone ukrainien). 

Cette stratégie alarmiste est assumée et même vantée par l’administration Biden, qui veut prendre la désinformation russe à son propre jeu, après des années à la subir. Le secrétaire d’État, Antony Blinken, l’a reconnu sans détour dans une interview, en français, à France 24 : « Il faut que les gens comprennent les outils que les Russes, dans le passé et aujourd’hui, mettent à leur service, y compris la création de fausses provocations, pour justifier une intervention qui était bien planifiée auparavant. C’est tout à fait dans leur logique et mettre la lumière là-dessus peut être un moyen de l’éviter. » 

Moscou reprend en main la communication

Mais cet alarmisme anglo-saxon, qui flirte avec la désinformation, est difficilement tenable, alors que la confiance dans les autorités occidentales est au plus bas. Comment continuer de croire des renseignements américains qui détaillent une invasion russe inexistante ? Le Kremlin, d’abord surpris par l’offensive de la Maison Blanche, tente de reprendre la main sur le récit autour de l’Ukraine.  

Depuis lundi, Moscou moque « l’hystérie » des Occidentaux et diffuse son étonnement dans tous les médias. D’abord par une vidéo hallucinante dans laquelle Poutine et son ministre Sergueï Lavrov dissertent des bienfaits de la diplomatie, puis par des communiqués dénonçant « la propagande belliqueuse » de l’Ouest.  

Ce sont ensuite les ambassadeurs russes, dans un balai de communication parfaitement ordonné, qui se répandent dans les journaux occidentaux pour dénoncer la panique des Américains et des Européens. Ainsi, Vladimir Chizhov, ambassadeur de Moscou auprès de l’Union européenne, dans le journal allemand Die Welt : « Quand vous portez des accusations aussi graves contre la Russie, vous avez la responsabilité de présenter des preuves. […] Alors, où sont les preuves ? » Vingt ans plus tard, les mensonges américains pour justifier la guerre en Irak font toujours le jeu de Moscou. 

Le zèle de la Maison Blanche se retourne aussi contre les autorités ukrainiennes, ouvertement agacées par une stratégie qui paralyse leur pays. Traumatisé par la débâcle du départ d’Afghanistan l’été dernier, Washington a évacué son ambassade et ses ressortissants en premier, avant d’être suivi par la majorité de ses alliés, des Israéliens aux Néerlandais en passant par les Japonais. « Le meilleur ami de nos ennemis est la panique, s’est emporté le président ukrainien, Volodymyr Zelensky. Toutes ces informations [sur l’imminence d’une invasion] ne font que provoquer la panique et ne nous aident pas. »  


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SourceLEXPRESS.FR

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