George Friedman : Les fragilités de la Chine, cet empire économique sur la défensive

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La Chine est la définition même du dynamisme. Jusqu’au XXe siècle, les régions du Tibet, du Xinjiang, de la Mandchourie et de la Mongolie intérieure n’étaient pas sous le contrôle politique du gouvernement chinois. Elles furent, et sont toujours, fortement influencées par d’autres pays : le Tibet par l’Inde, le Xinjiang par la Turquie, la Mongolie intérieure par la Russie, la Mandchourie par la Russie et le Japon. Ces quatre régions tampons sont source de sécurité pour la Chine, mais aussi de vulnérabilité tant elles ont résisté à la domination chinoise à travers l’histoire. 

La Chine Han, celle que nous considérons comme la vraie Chine, située principalement le long de la côte, est entourée de ces régions et d’ennemis potentiels. Historiquement, elle a été prédisposée aux guerres civiles et dynastiques. Parallèlement, des puissances étrangères se sont immiscées dans la Chine Han par le Pacifique, soit par le biais de colonies officielles (Grande-Bretagne, Portugal et Japon), soit par des pressions économiques informelles (dans le cas des États-Unis). 

Tibet, Xinjiang, Mongolie intérieure, Mandchourie: les quatre régions tampons de la Chine.

Tibet, Xinjiang, Mongolie intérieure, Mandchourie: les quatre régions tampons de la Chine.

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Les pressions internes au sein de la Chine Han, celles de ses voisins et les pressions maritimes ont depuis toujours maintenu la Chine dans un état (ou dans un risque) de fragmentation. Les communistes qui ont forgé la Chine moderne l’avaient bien compris. En se servant du marxisme comme d’un outil d’unification par la force, ils ont signé la plus grande victoire du parti communiste chinois, en 1947. Pour y parvenir, l’un des moyens a consisté à faire respecter la volonté de Pékin dans les zones tampons. Un autre a été de s’isoler d’une grande partie du système commercial mondial, en sapant le pouvoir des nations étrangères le long de la côte. Les conséquences, bien sûr, en ont été la pauvreté pour une grande partie du pays. 

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Si Mao unifia la Chine au prix du sacrifice de la prospérité chinoise, Deng Xiaoping chercha à modérer l’isolement pour réduire la pauvreté et prévenir les troubles dans son pays. Sa stratégie fut économique. La Chine avait comme atout une main-d’oeuvre disciplinée travaillant à des salaires extrêmement bas. Comme les États-Unis dans les années 1880 et le Japon dans les années 1950, Deng envisageait que la Chine utilise cet avantage économique, et sa discipline, pour concurrencer les pays étrangers en exportant des marchandises. Il augurait que, cette fois, grâce à la force du Parti communiste chinois, l’engagement à l’étranger ne serait pas synonyme de fragmentation. 

Et il voyait juste. La Chine a pu conserver ses tampons, minimiser les tensions internes de la Chine Han et s’enrichir massivement. Le problème stratégique auquel la Chine est désormais confrontée est de savoir si la croissance économique, essentielle à la stabilité interne, peut être conciliée avec l’unité nationale en détournant les pressions des puissances étrangères, qui se sentent attirées ou défiées par la croissance économique du pays. 

Géopolitique chinoise

La pluie est peut-être le facteur géopolitique le plus important pour la Chine. Pour avoir une production agricole soutenue, il faut une pluviométrie annuelle minimale de 400 millimètres. Mais une partie importante du pays ne reçoit pas autant de pluie et ne possède donc pas d’agriculture. Une ligne de démarcation, l’isohyète 400 mm, coupe la Chine contemporaine en deux. Cette ligne comprime également la population chinoise, dont 94% vit à l’est de l’isohyète. Cela signifie qu’environ 1,3 milliard de personnes vivent sur moins de la moitié des terres de la Chine. Cette portion de terre doit produire toute la nourriture produite en Chine. Parmi les 6% de la population vivant à l’ouest de cette ligne, la plupart sont des Tibétains, des Ouïghours, des Mongols intérieurs, etc. Ce sont les régions les plus récemment acquises et donc les plus instables ces dernières années. 

Pluie et densité de population: la "ligne des 15 pouces d'isohyètes", ou 400 millimètres de précipitation, sépare la Chine peuplée et le "désert chinois".

Pluie et densité de population: la « ligne des 15 pouces d’isohyètes », ou 400 millimètres de précipitation, sépare la Chine peuplée et le « désert chinois ».

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Ce qui fait que le problème géopolitique de la Chine est assez unique en son genre. L’acquisition de territoires s’accompagne normalement de l’installation ces colons venus du centre afin de mieux lier la région nouvelle au noyau historique. Cela n’a pas été chose facile pour la Chine. 

Cette réalité a aggravé la vulnérabilité de la Chine à l’ouest. Raison pour laquelle les communistes sous Mao exploitèrent ces régions afin de mettre sur pied une force militaire capable de renverser les nationalistes. En réalité, Mao chercha à déclencher un soulèvement à Shanghai en 1927, mais son projet échoua. Cette déconvenue s’explique en partie par le fait que la région côtière chinoise était la plus prospère et qu’elle était toujours ouverte au commerce avec l’Europe et les États-Unis. 

La région côtière et l’intérieur du pays étaient deux endroits fondamentalement différents, tant dans leur vision du monde que dans leur mode de vie. La côte était cosmopolite et intégrée. L’intérieur était pauvre et isolé. Mao entreprit donc sa longue marche vers Yan’an, à l’intérieur des terres, leva une armée de paysans pauvres et, en l’espace d’une vingtaine d’années, renversa le régime en place et imposa le communisme. En un sens, les paysans de l’ouest allaient renverser la classe d’affaires cosmopolite. 

Revenu disponible par habitant, selon les provinces (2019).

Revenu disponible par habitant, selon les provinces (2019).

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La distinction entre la côte et l’intérieur reste d’actualité. La Chine possède le deuxième PIB le plus élevé au monde. Mais si l’on prend en compte le nombre d’habitants (PIB par habitant), elle n’est que 75e. Cela explique une grande partie du comportement de la Chine, comme le maintien à flot d’entreprises zombies, le développement de l’intérieur du pays grâce à l’initiative « La Ceinture et la Route », dite des « routes de la soie », et, parfois, la répression impitoyable de l’opposition à l’ouest du pays. 

Le principal défi géopolitique de la Chine est donc avant tout économique : 

1. Elle doit générer suffisamment de richesses pour éviter la fragmentation et les troubles entre les régions. 

2. Or elle ne peut pas générer suffisamment de richesses au niveau national pour y parvenir. 

3. Elle doit donc produire autant de PIB que possible grâce aux exportations. 

4. Pour cela, elle a besoin d’un accès illimité aux marchés mondiaux, notamment via les eaux au large de sa côte est. Autrement dit : tout ce qui lui refuse cet accès constitue une menace existentielle. 

5. Le problème est que les exportations chinoises sont susceptibles de miner les économies étrangères. Ce qui peut entraîner des représailles, économiques ou autres. 

6. En cas de troubles internes ou d’agitation étrangère, la Chine doit maintenir son contrôle sur les zones tampons non-Han. 

Stratégie chinoise

1. La Chine doit au moins maintenir, sinon augmenter, la qualité de ses exportations. Idéalement, elle devrait produire dans les régions les plus pauvres, à l’ouest du pays, ce qui lui permettrait de combler le fossé économique avec l’est. Toutefois le fait que de nombreux autres pays se livrent aujourd’hui à une concurrence des bas salaires complique les choses. La Chine doit donc être compétitive sur des produits plus avancés, avec des marges plus élevées. Mais ce faisant, elle entre en concurrence avec les pays développés qui sont aussi ses principaux marchés d’exportation. Ces pays sont susceptibles de réagir en imposant des barrières tarifaires et non tarifaires. L’impératif stratégique de la Chine est donc de trouver un équilibre constant entre les exigences nationales et les réactions étrangères, et d’élargir la gamme d’options dont elle dispose. 

2. La Chine doit faire face à des menaces militaires, venant notamment des États-Unis. Le cycle actuel de tensions a commencé par l’augmentation des droits de douane américains sur certains produits chinois. Dans ces circonstances, Pékin a dû reconsidérer sa sécurité dans des zones allant du Japon à l’océan Indien. Le danger était que les États-Unis décident de bloquer les ports chinois, ou de fermer les goulets d’étranglement entre les îles entourant la Chine, et de bloquer ainsi l’accès de la Chine au Pacifique. La Chine doit agir en partant du principe qu’une menace américaine est possible. 

Une contre-mesure consisterait à élargir les goulets d’étranglement pour en faire des passages contrôlés par la Chine, par exemple en s’emparant de Taïwan ou d’une autre position similaire. La stratégie est dangereuse. Et, si elle échoue, elle laissera la Chine dans une situation économique et politique encore plus précaire. La Chine doit donc essayer de forcer la négociation. À défaut, Pékin doit chercher d’autres points de pression dans le monde susceptibles de servir de levier afin d’inciter les États-Unis à lâcher du lest. 

Encerclement de la Chine par les alliés des Etats-Unis.

Encerclement de la Chine par les alliés des Etats-Unis.

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3. Pour la Chine, une alternative stratégique consisterait à accepter la menace américaine en mer de Chine méridionale et de trouver une autre voie pour distribuer ses exportations. L’initiative « la Ceinture et la Route » (« Routes de la Soie ») a été envisagée à cette fin, mais elle souffre de plusieurs difficultés, à commencer par le coût du transport terrestre et le nombre considérable de pays qu’elle traverserait (sans parler de l’insécurité qui règne dans nombre de ces pays). Les investissements chinois dans les pays situés à l’ouest servent moins à créer un tel passage qu’à bâtir des coalitions politiques fondées sur les investissements. 

Le projet des "routes de la soie", terrestres et maritimes (en anglais, Belt and Road Initiative)

Le projet des « routes de la soie », terrestres et maritimes (en anglais, Belt and Road Initiative)

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Compte tenu des difficultés stratégiques auxquelles la Chine est confrontée, Pékin doit maintenir le contrôle de ses régions tampons, en particulier là où une menace internationale pourrait survenir. Au Tibet, la Chine doit maintenir la sécurité interne et contenir l’Inde. Au Xinjiang, elle a poussé ces impératifs de sécurité, et d’annihilation de la dissidence, jusqu’à l’extrême. 

En conclusion, la Chine est une puissance défensive, pas offensive. Son intérêt stratégique fondamental est de préserver l’unité de la Chine Han et de protéger le pays contre les intrusions grâce à la profondeur stratégique de ses régions tampons, et contre l’opposition interne grâce à une armée tournée vers l’intérieur. Les États historiquement dangereux tels que le Japon, la Russie et la Turquie sont aujourd’hui faibles et n’ont pas envie d’une intrusion. Par conséquent, le principal intérêt stratégique de la Chine est d’empêcher les États-Unis de bloquer ses débouchés océaniques. Tout cela est motivé par la nécessité de maintenir une économie robuste afin de pacifier la Chine Han. 

La Chine maintient son économie en étant le plus grand exportateur au monde. Vu que les États-Unis sont le premier importateur mondial, il y a forcément une tension sous-jacente. La Chine doit avoir accès aux marchés américains sans donner aux États-Unis un accès équivalent aux marchés chinois. La Chine doit développer son économie nationale pour des raisons de sécurité intérieure, mais cette économie est sous pression. Et permettre aux entreprises américaines d’être compétitives en Chine, au-delà d’une certaine limite, est inacceptable. Tout cela a créé une situation militaire dans laquelle la Chine veut forcer les États-Unis à s’éloigner de ses ports et de ses goulets d’étranglement afin d’éliminer la possibilité d’un blocus américain. Pékin sait bien que les probabilités d’un blocus sont faibles, mais, si l’improbable se produit, les conséquences seraient trop importantes pour que la Chine prenne le moindre risque. 

En d’autres termes, la Chine moderne doit conserver l’approche économique de Deng, tout en atteignant le résultat de Mao : une Chine unie. La stratégie nationale de la Chine est étrange dans la mesure où la Chine est une grande puissance qui doit se concentrer sur l’économie – et elle a été poussée dans une confrontation économique et militaire avec un client important, qui est lui-même une grande puissance militaire. L’objectif stratégique de la Chine doit être de se sortir de cette position tout en préservant l’unité nationale. 


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GEORGE FRIEDMAN : né à Budapest en 1949, ilest le fondateur de Geopolitical Futures, site d’analyse et de prévision géopolitique. Expert américain dans le domaine des affaires étrangères et du renseignement, il a conseillé de nombreuses organisations gouvernementales et militaires aux Etats-Unis et à l’étranger. En 2015, George Friedman crée Geopolitical Futures. Précédemment, en 1996, il avait fondé Stratfor, un influent média digital également consacré aux affaires internationales. Enfin, Georges Friedman est l’auteur de nombreux livres dont le best-seller The Next 100 Years (Les 100 ans à venir),publié en 2009 et loué pour la justesse de ses prédictions. 

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SourceLEXPRESS.FR

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