Israël-Palestine : escalade d'indigence au « 20h » de France 2 (Partie 2)

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Quand l’équilibre vire à la désinformation

Dans notre article déjà cité, nous parlions d’un « syndrome Tom et Jerry » :

Tom et Jerry, célèbres personnages de dessins animés, sont en conflit permanent. […] Il n’est sans doute pas exagéré de considérer que les grands médias, notamment audiovisuels, nous offrent souvent, lorsqu’il s’agit du Proche-Orient, une information digne de Tom et Jerry […] Mais pourquoi ces deux-là se détestent-ils ? Bien souvent, le public n’aura pas de réponse. Il devra se contenter d’une couverture médiatique qui se focalise sur la succession des événements, sans s’interroger sur les causes profondes ou sur les dynamiques à long ou moyen terme. L’information est donc la plupart du temps décontextualisée, dépolitisée, déshistoricisée, quitte à flirter allègrement avec le ridicule.

Un constat qui s’applique parfaitement au 20h de France 2 sur la période étudiée.

C’est bien simple, en 17 reportages et 5 directs, le mot « colonisation » n’est pas prononcé une seule fois par un journaliste ou correspondant de la rédaction [1]. Et le mot « apartheid » est tout aussi tabou, alors que le terme, approprié à la réalité politique, est utilisé, comme le rappelle Alain Gresh, dans les rapports de « deux grandes organisations de défense des droits humains, l’israélienne B’Tselem et l’américaine Human Rights Watch ». Rapports qui « établissent que le système de gouvernement sur tout le territoire de la Palestine mandataire, pas seulement dans les territoires occupés, est un système d’apartheid selon la définition qu’en donnent les Nations unies, et qu’on peut résumer en une phrase : sur une même terre coexistent, parfois à quelques mètres les unes des autres, des populations qui ne disposent pas des mêmes droits, ne relèvent pas des mêmes juridictions, ne sont pas traitées de la même manière. Cette disparité produit les mêmes effets qu’en Afrique du Sud avant la chute du régime d’apartheid : l’insoumission, la révolte, l’émeute. »

Une information qui a échappé, manifestement, aux rédacteurs en chef du service public comme à certains correspondants sur place. Problème : de telles impasses génèrent inévitablement… de la désinformation en série. Exemple le 14 mai, lors du sujet « Proche-Orient : le spectre d’une guerre civile en Israël ». Laurent Delahousse introduit un direct sur la situation dans les villes « mixtes » avec Dominique Derda, auteur d’un reportage à Lod. Alors que le premier évoque « la crainte d’une guerre intercommunautaire sur le sol même de l’État hébreu », le second commence par dépeindre la démographie de la ville, où « un tiers environ sont des arabes israéliens, des Palestiniens dont les parents, les grands-parents ont choisi de rester dans ce pays après la création de l’État d’Israël en 1948 ».

Voilà d’emblée une étonnante façon de raconter l’histoire, qui donne l’impression que les Palestiniens auraient eu, lors de l’expulsion de 1948 où 800 000 d’entre eux ont dû quitter leurs terres, le « choix » de partir ou de rester. A fortiori lorsque l’on sait que les Palestiniens de Lod « restent hantés par l’épuration ethnique de 1948, quand les groupes armés sionistes avaient expulsé manu militari 70 000 d’entre eux » (Le Monde diplomatique, précédemment cité).

Un « détail » qu’aurait pu mentionner Dominique Derda, qui poursuit son « analyse » :

[Les Palestiniens d’Israël] ont sur le papier les mêmes droits que les juifs israéliens, mais beaucoup d’entre eux se sentent comme des citoyens de seconde zone. Cette frustration s’est transformée en colère lundi dernier quand des policiers israéliens en plein ramadan ont pénétré à l’intérieur de la mosquée d’al-Aqsa à Jérusalem et tiré des grenades assourdissantes et des grenades lacrymogènes.

Il récidivera quatre jours plus tard, avec la même formule :

Sur le papier ils ont les mêmes droits que les Israéliens de religion juive, mais au quotidien beaucoup se sentent discriminés. (18 mai)

On ne saurait trop conseiller au correspondant de France 2 la lecture des rapports d’ONG précédemment citées. Ou, pour n’évoquer que le seul exemple de la propriété foncière, son confrère du Monde diplomatique, qui écrivait précisément à propos des Palestiniens de Lod :

Le même dessein reste à l’œuvre [pour Israël], même s’il se manifeste sous d’autres formes : il s’agit de « terminer le travail » en les poussant dehors. Les 8 000 logements en construction sont tous réservés aux Juifs, et ici, comme à Jérusalem ou en Cisjordanie, il est pratiquement impossible pour un Palestinien d’obtenir un permis de construire. Le fait qu’il possède un passeport israélien n’y change rien.

Une bonne raison – parmi d’autres – de « se sentir » discriminé…

Au cours de la période, aucun sujet du 20h ne compensera de tels manquements. Pas même les deux sujets d’analyse, revendiquant « recul » et « mise en perspective », mais particulièrement superficiels. Le premier (12 mai), pour expliquer les « origines de la flambée de violence », évoque les dernières menaces d’expulsion de familles palestiniennes à Sheikh Jarrah, un quartier de Jérusalem Est. Soit une seule cause, « immédiate »… et fort incomplète [2]. De même, nous apprenons que « la justice de l’État hébreu a donné raison [aux colons] en première instance », sans qu’aucun élément critique ne soit fourni sur le traitement de ces dossiers ou sur le fonctionnement de l’institution…

Quant au second « sujet d’analyse », intitulé « Conflit israélo-palestinien : les nouveaux acteurs d’une guerre sans fin » (15 mai), on y retrouve les mêmes travers. S’il commence en évoquant des « enjeux de pouvoir autour d’un conflit vieux de 70 ans », la colonisation ne sera même pas évoquée ! En lieu et place, une « escalade meurtrière entre deux ennemis », et quelques généralités politiciennes n’ayant rien à envier au bavardage des « experts internationaux » sur les chaînes d’information en continu : «  Mahmoud Abbas en perte d’influence  », « Le Hamas jou[ant] sa survie politique », « Benjamin Netanyahu son avenir  », etc.

Les jeux politiciens contre l’enquête sociale

C’est bien là le dernier biais de l’information rapportée par France 2 sur la région : la réduction grossière des enjeux politiques à des batailles politiciennes, comme l’illustre ce reportage (12 mai), où l’on apprend que « les affrontements en cours permettent au Premier ministre Benjamin Netanyahu de masquer sa fragilité politique ou son échec à former un gouvernement. Et face à lui, le mouvement islamiste du Hamas voit ici une opportunité : récupérer la colère des Palestiniens épuisés ». Un angle – « équilibré » – qui intéresse particulièrement Laurent Delahousse : « Et tout de suite en direct de Gaza, on va retrouver Dominique Derda. Bonsoir Dominique. Un cessez le feu précaire, un conflit qui a été d’une rare violence. Une question : qui ce soir, politiquement, sort renforcé de cette escalade meurtrière ? » (21 mai). Parallèlement, les positions de la « communauté internationale » sont vite évacuées, dépolitisées au moyen de formules automatiques – « impuissante  » ou appelant (pour certains pays) à « la désescalade ». À noter que le 20h n’a traité qu’à la marge la politique extérieure française, en contraste avec les nombreux commentaires sur la politique extérieure de l’administration Biden. Alors que les tractations américaines font l’objet de deux directs de Washington DC (les 15 et 22 mai), la politique française n’est mentionnée qu’au détour de petits commentaires du présentateur, comme le 17 mai, où l’on apprend (sans en savoir plus) que Macron reçoit le Président égyptien Al-Sissi à l’Élysée…

Un reportage viendra tout de même nuancer (un peu) le tableau désastreux de ce journalisme « par le haut » : contrairement à de nombreux médias, France 2 évoque le 18 mai la grève générale palestinienne du jour-même, massivement suivie dans les territoires occupés et en Israël. « Bémol » : le reportage se centrera sur Nazareth et les villes « mixtes » israéliennes : aucune image, ni aucun témoignage ne sera rapporté des territoires occupés. Et pour cause : le sujet ne dure que deux minutes. Et France 2 n’évoquera plus cet événement – d’une ampleur et d’une signification politique pourtant majeures – jamais vu depuis… 1936.

Face à cette pauvreté de l’information, et en dehors des grands conflits « militaires », le quotidien des territoires occupés ou des villes « mixtes » en Israël ne semble pouvoir être abordé par la rédaction de France 2 que lorsqu’il est exempt de conflictualité, et servir ainsi l’« histoire » que veulent entendre (et que se racontent ?) les rédactions en chef. Ainsi de ce reportage du 16 mai, tourné dans «  l’hôpital d’Haïfa où juifs et arabes israéliens ont fait le choix de l’unité et du débat apaisé » (d’après le lancement de Delahousse). Un reportage « positif », plein de « bons sentiments », visant à apporter un contrepoint aux violences militaires en montrant qu’une coexistence pacifique est possible [3]

On ne saurait nier ces réalités, et encore moins refuser qu’elles soient traitées par des médias, mais on peut regretter que cette « histoire », sous cet angle, soit la seule à rendre compte de la vie sociale quotidienne au Proche-Orient dans un journal de service public.

***

Sur France 2, on reste sans surprise dans la droite ligne du traitement médiatique dominant. Focalisation sur les opérations militaires puis relégation du sujet aux oubliettes, lorsque les rédactions en chef estiment « qu’il ne se passe plus rien » ; renvoi dos-à-dos des acteurs (État et armée israéliens face au « Hamas »), effaçant la disproportion des forces militaires en présence, de la place et du poids des dits « acteurs » dans le paysage institutionnel, politique et économique ; escamotage total du contexte colonial, du système d’apartheid et invisibilisation des enjeux de long terme au profit d’un exposé d’une ou deux « causes immédiates » qui, au mieux, n’offrent qu’une compréhension partielle de la situation, au pire, désinforment purement et simplement.

Et une nouvelle fois, ce traitement médiatique médiocre met en relief le poids néfaste des formats télévisuels mais également des rédactions en chef parisiennes. Car ce n’est pas faute, pour France 2, de médiatiser le conflit (quand bien même la chaîne s’en désintéresse une fois le cessez-le-feu signé) ni d’avoir un bureau à Jérusalem, des JRI et deux correspondants sur place – Dominique Derda et Clothilde Mraffko sur la période étudiée. Mais le résultat est d’une pauvreté sans nom. Et le rapiéçage de reportages par des journalistes depuis Paris, accolant aux images leurs formules automatiques vides de sens, n’arrange rien.

Dès lors, la consternation rivalise avec la frustration. En particulier lorsque l’on observe ce que certains correspondants – Clothilde Mraffko par exemple – parviennent à produire dans d’autres espaces. En l’occurrence, des reportages et des papiers d’analyse de bien meilleure facture dans Le Monde, que l’on pense à la répression massive des Palestiniens d’Israël, au processus de colonisation sauvage de la Cisjordanie mené par des juifs orthodoxes ou encore, à la répression menée par l’Autorité palestinienne en Cisjordanie. On pourrait penser que la presse écrite facilite davantage le reportage… et ce serait une erreur. À moins de se satisfaire ou de prendre pour acquises les politiques éditoriales du 20h de France 2, faite de réduction constante des coûts, de formats courts à courte-vue, et de partis pris politiques indigents dans le « conflit israélo-palestinien ».

SourceFRANCE-PALESTINE.ORG

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