La géopolitique des JO (2/5) : Munich 1972, les Jeux de la terreur

LES + VUS CHEZ LES PRO


Écouter cet article sur l’application



Écouter cet article sur l’application

Qui se souvient du palmarès des Jeux olympiques de 1972 ? Des 99 médailles de l’URSS, n° 1 devant les Etats-Unis ? Et de l’Allemagne de l’Est damant le pion à sa rivale de l’Ouest. De cette édition organisée en pleine guerre froide, le monde aurait pu retenir la domination soviétique. Savoureuse revanche sur la défaite en septembre de Boris Spassky, champion en titre d’échecs, lors du « match du siècle » contre l’Américain Bobby Fischer. Mais la mémoire de Munich tient en un mot : carnage. Et en cette phrase, prononcée en pleine nuit du 5 septembre, à la télévision, à l’issue de quatorze heures de direct sur la prise d’otages de 11 athlètes israéliens : « They’re all gone » (« Ils sont tous morts »).  

Avec eux s’est envolé l’esprit des Jeux de Munich, censés absoudre l’Allemagne du péché de 1936. Rien, pourtant, n’avait été laissé au hasard pour effacer les stigmates des « Jeux d’Hitler »; 1972, c’était l’anti-1936. En lieu et place des croix gammées affichées à Berlin trente-six ans plus tôt pour accueillir les sportifs, flottent à Munich, en cette fin d’été 1972, des bannières olympiques aux couleurs pastel. Oubliés le rouge et le noir du IIIe Reich. Les gardes du village olympique arborent des uniformes bleu layette et ne tiennent pour seule arme que des talkies-walkies. Voici venus les « Jeux de la paix et de la joie ». « Sur les dépliants touristiques remis aux visiteurs, on pouvait lire en gros caractères : ‘Vous pouvez marcher sur le gazon et vous pouvez même cueillir les fleurs.’ Il était interdit d’interdire, rapportent à l’époque les envoyés spéciaux de L’Express, Jean-Claude Hallé et Robert Fiess. Les contrôleurs préféraient fermer les yeux et laisser passer les resquilleurs qui faisaient la grosse voix. Le moindre fil de fer barbelé, le moindre ‘Verboten’ sur un écriteau, le moindre mot prononcé comme un aboiement risquaient d’éveiller de terribles souvenirs. » 

Aux abords du futuriste Olympic Stadium au toit transparent, la jeunesse allemande, insouciante, déambule, cheveux longs pour les garçons, minijupes pour les filles. Le Flower Power plane sur Munich. Le 26 août, 80 000 spectateurs assistent à la cérémonie d’ouverture de la XXe olympiade de l’ère moderne. Le monde ne ratera pas un instant de cette communion retransmise en continu sur petit écran, grâce à l’immense tour de radio-télévision construite pour l’occasion : l’Olympiaturm, 291 mètres de hauteur, 52 500 tonnes. Le symbole d’une modernité qui va bientôt virer au tragique. 

Offre limitée. 2 mois pour 1€ sans engagement

Je m’abonne

La terreur en direct à la télévision

Après dix jours d’exploits en série, la nuit tombe à Munich ce lundi 4 septembre. Comme chaque soir, des athlètes ont fait l’école buissonnière pour s’amuser un peu après l’effort. Il est 4h30 du matin quand des Américains, de retour d’une soirée arrosée, s’apprêtent à pénétrer en douce dans le village olympique. A la grille, huit hommes, sacs de sport à l’épaule, cherchent eux aussi à escalader. Pensant aider des compères de fête, ils leur font la courte échelle. La voie est libre pour le commando palestinien baptisé « Septembre noir », en référence au massacre, par la monarchie de Jordanie, des combattants palestiniens présents sur son territoire en septembre 1970. Les terroristes foncent vers le bâtiment 31 de la Connollystrasse, où réside la délégation israélienne. Le cerveau de l’attaque racontera plus tard qu’il avait soigneusement repéré les lieux, sans jamais avoir été inquiété. 

L'Express du 11 septembre 1972

L’Express du 11 septembre 1972

L’Express

L’assaut peut commencer. Et avec lui le sinistre spectacle. Aussitôt l’alerte donnée, le village de la liberté prend des allures de forteresse ceinturée de militaires. Dans les appartements israéliens, la folie meurtrière de Septembre noir a déjà frappé : Moshe Weinberg, 32 ans, entraîneur de lutte, a été abattu. L’haltérophile Joseph Romano, 32 ans, grièvement blessé, succombera dans la soirée. Neuf autres athlètes sont retenus en otage. Pour les relâcher, les assaillants dictent leurs conditions : la libération de plus de 230 prisonniers palestiniens détenus en Israël.  

Derrière le téléviseur tout neuf spécialement acheté par ses parents pour les Jeux, Jean Mattern, 7 ans, aimanté à l’écran depuis dix jours et devenu fan du prodige américain de natation Mark Spitz, suit la prise d’otages, minute par minute, dans l’appartement familial de Francfort. « C’était l’invention de la téléréalité avant l’heure, se souvient l’auteur du roman Septembre (Gallimard, 2014), autour de cet événement historique qu’il a vécu enfant. Juste parce que les caméras étaient là, les plages de programme étaient réservées. Ça tournait, la retransmission continuait sans être jamais remise en question. » Au plus grand bonheur des terroristes, qui prennent ainsi à témoin près de un milliard de téléspectateurs. « Une bombe à la Maison Blanche, une mine au Vatican, la mort de Mao Tsé-toung, un séisme à Paris n’auraient pas eu autant d’écho dans la conscience mondiale que l’opération de Munich, s’est félicité Septembre noir dans un communiqué publié une semaine après l’attaque. L’Olympiade attire l’attention populaire plus que quoi que ce soit. D’un point de vue purement propagandiste, le choix des Jeux a été cent pour cent réussi. C’était comme écrire le mot ‘Palestine’ sur une montagne visible sur toute la planète. » 

Jamais un attentat n’avait obtenu autant d’attention médiatique. Et, pour la première fois, la télévision a sans doute aidé les terroristes. En ce 5 septembre, alors que la négociation entre les autorités allemandes et Septembre noir est au point mort, que la cheffe du gouvernement israélien, Golda Meir, refuse toute transaction et vient de donner carte blanche au Chancelier Willy Brandt pour régler l’affaire, des snipers allemands montent sur le toit du village olympique. Les caméras filment. La planète regarde. Le commando aussi. En catastrophe, l’offensive est annulée. Le plan B ? Tendre un piège aux fedayins, à qui les autorités allemandes promettent d’affréter un avion pour les laisser embarquer les otages en Egypte.  

Première « infox » à grande échelle

Pendant ce temps, l’assaut se prépare à l’aérodrome militaire de Fürstenfeldbruck, à une dizaine de kilomètres de Dachau. Mais, là encore, l’opération tourne à la débâcle. Il est 22h29 : les deux hélicoptères de l’armée allemande transportant terroristes et otages atterrissent, le Boeing de la Lufthansa est prêt. A son bord, des policiers grimés en membres d’équipage. Deux assaillants viennent inspecter les lieux. Sur le tarmac, les Allemands ouvrent le feu. Les échanges de tirs durent une heure et demie. A la télévision, on annonce que les otages sont sains et saufs. Les quotidiens du matin ont bouclé leur édition. L’une des premières « infox » à grande échelle est née.  

« Pour les Israéliens, la tragédie fut un terrible rappel du passé. »

Car la réalité est tout autre. Aucun otage n’a survécu. Les policiers n’ont pas pu se coordonner. Jusqu’au dernier moment, ils pensaient n’avoir affaire qu’à 5 assaillants au lieu de 8. « Les autorités allemandes n’ont rien anticipé, analyse Andrew Silke, expert en contre-terrorisme à l’université britannique de Cranfield. Avant même le début des Jeux, un psychologue consulté pour l’organisation de la sécurité avait pourtant envisagé un scénario quasi identique à ce qui s’est passé. Personne n’y a cru, alors que Septembre noir avait mené plusieurs attaques sur le sol allemand avant Munich. »  

Le fiasco sécuritaire se double d’un naufrage symbolique. « Pour les Israéliens, la tragédie fut un terrible rappel du passé. Une fois de plus, les Juifs avaient marché stoïquement vers leur destin sous le regard attentif d’Allemands armés », résume Simon Reeve dans un ouvrage de référence sur l’événement, One Day in September (Faber & Faber, 2005). Pis, quarante ans plus tard, une enquête du magazine allemand Spiegel révèle que les assassins avaient reçu un soutien actif de plusieurs néonazis. 


L’application L’Express

Pour suivre l’analyse et le décryptage où que vous soyez

Télécharger l'app

Télécharger l’app

Sur le même sujet

Qu’est-il advenu des Jeux après ce drame ? Ils ont repris dans les heures qui suivirent, comme si de rien n’était, ou presque. « The Games must go on », avait déclaré Avery Brundage, président du Comité international olympique. Le monde a repris sa marche, plus sanglante que jamais. L’attentat de 1972 va bouleverser la doctrine des renseignement au sein des renseignements israéliens. L’assassinat ciblé devient le mode opératoire de la lutte antiterroriste du Mossad. L’opération « Colère de Dieu » traque, pendant vingt ans, les individus en lien avec l’attentat, partout dans le monde. Quitte à commettre des erreurs fatales, comme lorsqu’un commando exécute un serveur marocain confondu avec un terroriste. Surtout, « l’objectif stratégique de Golda Meir de rendre Israël plus sûr en éliminant les tueurs de Munich a fini par avoir l’effet inverse », juge David Clay Large dans son livre Munich 1972 (Rowman & Littlefield Publishers, 2012). Et de conclure : « Cette campagne, parrainée par l’Etat, a attisé les feux de la haine au Moyen-Orient, perpétuant un cycle sans fin d’attaques et de représailles. » Cinquante ans après le drame, la plaie de Munich reste béante. 

Les plus lus

Opinions

Chronique

Sylvain Fort.Par Sylvain Fort

Chronique

Les fauteuils des spectateurs respectent les distances de sécurité au festival international de théâtre d'Avignon, dans le sud de la France, le 18 juillet 2020Jean-Laurent Cassely

Chronique

Robin Rivaton, essayiste ("Souriez vous êtes filmés !", éd. de l'Observatoire, 2021), directeur d'investissement chez Idinvest Partners.Robin Rivaton

Chronique

Albert Moukheiber est docteur en neurosciences et psychologue clinicien. Auteur de "Votre cerveau vous joue des tours" (Allary Editions).Par Albert Moukheiber

SourceLEXPRESS.FR

CES ARTICLES PEUVENT VOUS INTÉRESSER ARTICLES POPULAIRES

ARTICLES CONNEXES

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

POPULAIRE CETTE SEMAINE

Rejoignez nous sur Facebook