Le paradoxe d'Israël : un pays ingouvernable mais toujours plus puissant

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Voilà trente ans – une éternité en géopolitique, surtout au Proche-Orient ! – se constituait un gouvernement israélien appuyé sur la 13e Knesset (Parlement) élue de l’Etat juif. A l’époque, les deux grandes formations historiques, le Parti travailliste (centre gauche, avec Yitzhak Rabin et Shimon Peres) et le Likoud (droite nationaliste d’Yitzhak Shamir, puis de Benyamin Netanyahou), regroupaient à elles seules quasiment les deux tiers des sièges. Bien que déclinantes, elles guidaient toujours la vie législative. Or, le mode de scrutin à la proportionnelle intégrale, en vigueur depuis la toute première élection du 1er janvier 1949, démontre depuis son inconséquence, rappelant en pire l’Italie contemporaine ou la IVe République française. 

Par souci de renforcement de l’exécutif, un scrutin double fut instauré, qui impliquait un double vote simultané : l’un pour un candidat au poste de Premier ministre, l’autre pour la classique liste partisane de 120 noms pour autant de sièges à pourvoir dans cette chambre unique. Naïvement, les constitutionnalistes israéliens crurent que les citoyens, cohérents, accorderaient une majorité à leur candidat favori ; c’est très précisément l’inverse qui se déroula : en 1996, 1999 et encore 2001, ils votèrent pour un homme et, en même temps, pour un parti différent du sien ! Ainsi, en 1999, le travailliste Ehoud Barak fut élu face au candidat et Premier ministre sortant Benyamin Netanyahou, mais sans disposer de majorité claire dans une assemblée où siégeaient… 19 partis ! Il chuta du reste en moins de dix-huit mois. En 2001-2002, on revint donc au système précédent en le renforçant d’une augmentation du seuil d’éligibilité, lequel passa de 1 % à 2 % puis à 3,25 % des suffrages exprimés. Las. Les micropartis s’agrégèrent entre eux par affinités idéologiques afin d’atteindre la barre fatidique, et le schéma mosaïque des petites formations demeura quasi identique ! 

Médiocrité de la classe politique

Cette constante arithmétique kafkaïenne, renforcée par la communautarisation de la société israélienne entre juifs et Arabes, nantis et modestes, russophones et autres, laïcs et religieux et même entre religieux eux-mêmes (sionistes religieux et ultraorthodoxes), prêterait à sourire si Israël se situait au Benelux, en Scandinavie ou dans le Pacifique sud. Mais dans une zone chroniquement instable et conflictuelle, et dans un contexte d’opposition avec la partie palestinienne (déchirée entre l’Autorité palestinienne, légale et internationalement reconnue, et le Hamas islamiste, admis par l’Occident comme terroriste), l’Etat hébreu s’offre un luxe démocratique dangereux, illustré par la tenue à l’automne 2022 d’un cinquième scrutin législatif en… quatre ans !  

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Coalitions fragiles chutant en pleine négociation avec Washington et Ramallah, gouvernements incapables de faire voter un budget prévisionnel, politiques économiques et sociales fluctuantes au gré des majorités… De plus en plus d’Israéliens boudent les consultations, lassés non seulement par leur rythme effréné, mais aussi par la médiocrité objective de leur classe politique. Car, une fois élus, nombre de députés ont la fâcheuse tendance à se préoccuper prioritairement de leurs stricts intérêts communautaires – à l’image des deux partis orthodoxes ou du russophone, devenus mathématiquement incontournables – ou, pis encore, à transgresser la loi : un ancien président condamné et écroué pour viol, un ancien Premier ministre et un ministre incarcérés pour corruption aggravée, un ex-Premier ministre plusieurs fois mis en examen…  

Où sont Begin et Golda Meir ?

On est bien loin des leaders politiques des premières décennies de l’Etat, tels David ben Gourion, Golda Meir et autres Menahem Begin, personnalités probes vivant chichement, soucieuses de l’intérêt collectif et jamais poursuivies. Quant au reste du personnel politique contemporain, il ne brille guère par son efficacité dans la recherche d’un vrai processus de paix avec l’Autorité palestinienne, dans la réduction des béances sociales et sociétales, ni dans le changement radical d’un mode de scrutin obsolète et incapacitant.  


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Et c’est bien le paradoxe de cette démocratie : jamais le système électoral et le leadership politique d’Israël ne furent aussi problématiques, jamais l’Etat hébreu ne fut aussi prospère et puissant. Au fond, telle est peut-être la principale force de la société israélienne et de ses entrepreneurs culturels, économiques et technologiques : passer outre un système politico-institutionnel vermoulu. Jusqu’à la prochaine crise ? 

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