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En Australie, d’où est originaire l’auteur présumé des attaques en Nouvelle-Zélande, les idées d’extrême-droite prennent de l’ampleur depuis 20 ans. Interview.

Le tireur est un « violent extrémiste de droite », a indiqué ce vendredi du Premier ministre australien. Derrière la sanglante attaque qui a fait 49 morts, dans deux mosquées de la ville néo-zélandaise de Christchurch, plane l’ombre d’un extrémisme de droite ultra-violent, déjà incarné auparavant par le tueur norvégien Anders Breivik, responsable de la tuerie qui avait fait 77 morts à Utoyan en 2011. 

Le suspect, Brenton Tarrant, un Australien de 28 ans interpellé dans la foulée, a d’ailleurs assuré s’être « inspiré » du Norvégien pour commettre son carnage. Juste avant l’attentat, il a diffusé sur les réseaux sociaux un « manifeste » de 74 pages dans lequel il détaille son projet mortifère et fait référence à de nombreuses thèses véhiculées par l’extrême-droite. En premier lieu, on trouve la théorie du « grand remplacement » de l’écrivain français Renaud Camus, selon laquelle les « peuples européens », dont se réclame le tueur, seraient peu à peu remplacés par des populations immigrées.  

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Dans ce texte, Brenton Tarrant affuble les musulmans du qualificatif d' »envahisseurs », et clame qu’ils seraient venus « occuper » ses « terres ». L’homme, qui dit représenter « des millions d’Européens et autres ethno-nationalistes » assure aussi avoir agi seul, mais avoir déjà fait des dons à des « groupes nationalistes » dont les membres seraient selon lui des « millions ».  

En Australie, si les groupuscules de suprémacistes blancs demeurent minoritaires, la « xénophobie est latente » depuis plusieurs décennies et s’est réveillée avec les récentes vagues d’immigration, explique à L’Express David Camroux, enseignant chercheur à Science Po et spécialiste du pays.  

L’Express : Quelle relation l’Australie entretient avec l’extrême-droite ? 

David Camroux : Il faut revenir, pour l’expliquer, plus d’un siècle en arrière. A partir de 1850, alors que l’Australie était une colonie britannique, elle a mis en place une politique migratoire, le « white Australia policy », pour interdire une immigration non blanche. Ce n’était pas une loi ouvertement raciste, mais dans la pratique elle était faite pour interdire l’immigration des populations qui n’étaient pas européennes.  

Dans les années 1970, le pays a adopté une politique d’immigration sans discrimination raciale, basée sur le modèle du Canada, avec des quotas annuels qui varient selon la conjoncture économique. Avec la crise des Boat people en dans les années 1970, l’Australie a d’ailleurs accueilli la moitié de ces réfugiés. Résultat, la population d’origine asiatique a largement augmenté et représente aujourd’hui 10% de la population totale. 

Ces migrants ont eu une mobilité sociale forte – grâce aux écoles publiques et à l’université largement gratuite – et cet ascenseur social a créé une réaction xénophobe de la part de certains Australiens à partir des années 1990/2000. Cela est notamment lié à des considérations économiques, comme en Nouvelle-Zélande : les immigrés chinois ont acheté de nombreux logements, ce qui a fait grimper en flèche les prix des loyers. Depuis, l’Australie est revenue à ses vieux démons du racisme. 

Comment cela se traduit-il politiquement ?  

Le parti d’extrême droite One nation, incarné notamment par la sénatrice Pauline Hanson, a progressivement pris de l’ampleur. Il véhicule des thèmes xénophobes, clame que l’Australie a perdu son identité britannique à cause des vagues d’immigration successives. 

Avec le système électoral australien, qui comporte un vote préférentiel, les partis reprennent facilement les thèmes les plus extrêmes, pour avoir les préférences des électeurs. Résultat, les principaux partis de droite ont progressivement récupéré ces idées xénophobes.  

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Aujourd’hui, les scores de One nation stagnent, mais certaines de leurs thèses sur l’immigration sont devenues mainstream. En clair, ils ont peut-être perdu en influence du côté des élus, mais pas du côté des idées.  

Le durcissement de la politique d’immigration ces dernières années est lié à ce système ? 

En pleine vague d’immigration venue principalement du Moyen-Orient, en 2015, l’ancien Premier ministre conservateur Tony Abbott a effectivement mis en place la politique de « turn back the boat » (« refouler les bateaux ») soi-disant pour sauver des vies en raison des accidents en mer.  

En 2012 déjà, la politique de « pacific solution », consistait déjà à ne pas accepter les migrants venus en bateau et les transporter dans des camps, sur des îles. Dans un certain sens, travaillistes et conservateurs ont réveillé les peurs ancestrales et insulaires de l’invasion.  

On assiste aux mêmes phénomènes que ceux liés au Brexit, à Trump, aux gilets jaunes… Une partie de la population, qu’on pourrait appeler les « petits blancs », se sent délaissée et déclassée par d’autres qui sont selon eux le produit de la globalisation. 

Le clivage politique est aujourd’hui très clair, d’un côté il y a les libéraux qui s’insurgent contre cette politique de « turn back the boat » et de l’autre ces « petits blancs », les Australiens « de souche » qui se revendiquent anglo-saxons ou au moins européens, qui voient dans ces immigrés une concurrence, une menace.  

Le tireur s’en est volontairement pris à des musulmans. Cet anti-islamisme est palpable au sein de l’extrême droite australienne ?  

L’instabilité en Syrie, en Irak et dans une partie du Moyen-Orient a donné lieu à une nouvelle vague d’immigration ces dernières années vers l’Australie. 

Et les réactions dans le pays ont été différentes par rapport à celles des années 1970. Les Boat people fuyaient la guerre froide, le communisme, là, certains Australiens considèrent que ces individus ne sont pas des demandeurs d’asile mais des migrants économiques. Le « méchant » a changé de visage progressivement, ce ne sont plus les chinois cars ils sont devenus riches et se sont intégrés économiquement, mais les musulmans. L’islamophobie s’est progressivement installée. 

Pourquoi avoir choisi la Nouvelle-Zélande et plus précisément la ville de Christchurch ?  

On peut faire un parallèle avec les attentats de Bali. En 2002, ces attaques perpétrées par des terroristes islamistes contre des touristes avaient fait plus de 200 morts donc la moitié d’Australiens et ont beaucoup marqué les esprits. Bali restait dans l’imaginaire une destination de vacances, un lieu d’innocence où vont les étudiants australiens après leurs études.  

Christchurch, en Nouvelle-Zélande a un peu la même image, c’est une ville touristique, qui accueille beaucoup d’étudiants étrangers. Je pense que ce lieu n’a pas été choisi par hasard, le tueur voulait sûrement montrer que même l’endroit le plus reculé était « envahi » par les musulmans.  

De plus, la Nouvelle-Zélande a une politique d’accueil bien différente de celle de l’Australie. Elle a proposé à son voisin d’accueillir les migrants qui étaient coincés dans les camps après d’être vus l’accès au territoire australien. 

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