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Coauteur d’un rapport*, Felwine Sarr répond aux Français qui refusent de rendre les trésors artistiques pris à l’Afrique.

Emmanuel Macron a affiché à l’automne 2017 à Ouagadougou (Burkina) sa volonté de « réunir dans les cinq ans les conditions » propices à « des restitutions temporaires ou définitives du patrimoine africain ». Il a confié à l’historienne de l’art Bénédicte Savoy, connue pour ses travaux sur les pillages napoléoniens, et à l’économiste et essayiste sénégalais Felwine Sarr, la rédaction d’un rapport sur le sujet qui a suscité une grande émotion. Interview du coauteur.  

L’Express : Que nous enseigne l’ardente polémique déclenchée par votre rapport? 

Elle nous dit combien l’enjeu de la restitution dévoile l’impensé de la relation au continent africain, de la manière dont la France produit de l’altérité, pense ses liens avec les autres. Voici une situation d’une absolue évidence : 90 % du patrimoine africain se trouve dans l’Hexagone. L’Afrique subsaharienne est l’une des régions du monde qui ont subi l’expatriation la plus massive de leur patrimoine. Admettons simplement qu’il existe un profond déséquilibre auquel il faut remédier, déséquilibre enchâssé dans un mode de relation né dans le temps colonial, et qui n’a plus cours. Qu’un tel constat soulève tant d’affect et de passion montre à quel point le travail sur l’Histoire reste à faire.  

Quelles sont à vos yeux les réactions les plus révélatrices ? 

Aucune attaque ne porte sur le fond, sur le travail scientifique, ou ne conteste nos statistiques, notre historiographie, notre tentative de quantifier l’impact des butins de guerre, des missions scientifiques, des dons et des legs. En revanche, on nous objecte qu’il n’y aurait pas de musées en Afrique ni de compétences, que le patrimoine y serait en péril, que les Africains seraient eux-mêmes des dangers pour leurs propres créations, que le colonisateur aurait sauvé celles-ci. Bref, une remise en question du geste de spoliation, assorti de propos relevant de la condescendance et du paternalisme. Mieux, Bénédicte Savoy et moi-même avons été dépeints en frustrés de la colonialité, travaillés par une douleur que nous voulions totémiser, hostiles aux musées et figés dans une posture revancharde. Pour ce qui me concerne, retour à la vieille représentation du Noir prisonnier de son émotivité, de son affectivité ou de son désir de vengeance. 

Dans l’une des galeries du musée des Civilisations noires de Dakar, le 6 décembre dernier, jour de son inauguration

SEYLLOU / AFP

Un tollé prévisible, non ?  

Nous avions anticipé ces réactions, mais pas à ce niveau d’intensité. D’autant qu’on a travaillé en bonne intelligence avec les dirigeants des musées, au point de croire qu’ils se montreraient ouverts à notre approche. Cela dit, les tribunes que je lis en ce moment sont pour l’essentiel raisonnables et raisonnées, loin de la furie des premiers temps. Le vrai débat s’amorce et sera enrichi par les universitaires et les historiens de l’art. L’éruption était sans doute inévitable, mais la fièvre recule.  

On vous reproche de prôner une restitution totale et définitive… 

Vous pouvez mener un travail sérieux, émettre des propositions nuancées, et découvrir qu’on vous attribue des thèses aux antipodes de ce que vous écrivez. Il suffit pourtant de nous lire… Que disons-nous ? Il y a grosso modo en France 90 000 oeuvres et objets, dont 46 000 seraient entrés entre 1885 et 1960, durant la période coloniale. Certains de ces 46 000 objets relèvent de la spoliation ; d’autres, d’expéditions scientifiques. S’agissant de ceux pour lesquels le non-consentement est avéré, tels les butins de guerre, c’est clair, on restitue. En revanche, pas de restitution pour ceux qui ont été vendus. Voilà pourquoi nous proposons une triple séquence. Avec, à court terme, le retour d’objets symboliques, très peu nombreux. Et, à moyen terme, l’instauration de commissions paritaires travaillant, à partir d’inventaires fournis par les Etats, sur la provenance et le mode d’appropriation. Toute cette complexité-là a été balayée, occultée par le fait qu’on appelle un chat un chat : oui, les objets pour lesquels le consentement ne peut être clairement établi sont appelés à être restitués. 

Il existe donc d’autres modalités de « retour au pays » ?  

Le rapport traite aussi des restitutions temporaires et mène toute une réflexion sur la circulation des objets. Certains de nos contradicteurs ont voulu jouer la circulation contre la restitution. Non ! « Restituer » signifie rendre à un propriétaire légitime, donc suppose un travail qu’on ne peut escamoter sur le droit de propriété et l’histoire des objets. La circulation ? Elle existe déjà. Tous les conservateurs africains rencontrés veulent non pas détenir, mais faire voyager dans un espace local, régional et mondial. Ils souhaitent même une présence significative des objets d’Afrique en Europe et ailleurs. Même s’il est vrai qu’une telle circulation coûte excessivement cher, ce qui constitue un écueil objectif. 

"Huit mois de travail, à temps plus que complet".

« Huit mois de travail, à temps plus que complet ».

V.H

Le consentement explicite ne peut être invoqué qu’à la marge… 

Soit. Mais quand on lit L’Afrique fantôme, de Michel Leiris, et tous les textes relatifs à la mission Dakar-Djibouti [1931-1933], force est de constater que les pièces ont été arrachées par la violence, la ruse, l’intimidation. Des trésors d’ingéniosité furent déployés pour s’en emparer. Pas l’ombre d’un consentement, donc. Venons-en aux achats. Lorsqu’on paie 7 francs, soit à l’époque le prix d’une douzaine d’oeufs, un objet revendu ensuite à Paris infiniment plus cher, il est difficile d’y voir une transaction au juste prix.  

Autre grief récurrent, un casting privilégiant des interlocuteurs acquis à vos thèses. 

C’est une accusation très fallacieuse, émanant pour l’essentiel de marchands d’art et visant à discréditer notre travail. Nous avons accompli cette tâche en huit mois et à temps plus que complet. J’ai d’ailleurs pris une année sabbatique pour m’y consacrer. Nous avons organisé un atelier avec 27 juristes, un autre atelier à Dakar, plusieurs réunions de « critical friends » [partenaires critiques], consulté a minima 150 individus, lu une tonne de documents et d’archives et séjourné dans quatre pays, le Cameroun, le Bénin, le Sénégal et le Mali.  

Rendre, soit, mais à qui ? A l’État, aux descendants, au village?  

Dans les musées européens figurent des objets appartenant à des entités disparues, tel l’Empire austro-hongrois, mais dont des Etats-nations sont les héritiers, notamment d’un point de vue historique et culturel. De même, l’ancien royaume du Dahomey se situe dans le Bénin d’aujourd’hui. Nous avons en outre examiné la question des communautés transfrontalières. Voyez la famille omarienne [référence à l’érudit soufi et chef de guerre El-Hadj Omar Tall], présente au Sénégal, au Mali, en Mauritanie et en Guinée. Certes, ses biens ont été saisis à Ségou, au centre de l’actuel Mali. Mais le coeur spirituel de la communauté est situé au Sénégal, et ce sont ses animateurs qui en organisent la circulation, abolissant de fait le découpage territorial né en 1885 de la conférence de Berlin. 

Ainsi, les objets peuvent devenir les médiateurs d’une nouvelle géographie qui transcende les frontières coloniales. On a vu, là encore au Mali, un musée prêter tel objet de culte à une famille qui, son rituel accompli, le rapporte. Le musée n’est pas l’unique modalité du rapport au patrimoine. Citons la communauté, l’école, le centre d’art, la collection universitaire. Resocialiser les objets, c’est faire droit à cette pluralité de dispositifs. Au fond, que nous disent les Européens ? Ceci : « Vous, Africains, êtes-vous en mesure de dupliquer un dispositif – le musée – créé chez nous vers la fin du XIXe siècle, et de n’attribuer aux pièces qu’il héberge d’autre signification que celle que nous leur assignons, à savoir celle d’objets ethnographiques puis d’oeuvres d’art ? »  

Le concept même de musée était-il étranger à la psyché africaine ? 

Le musée stricto sensu n’existait pas, mais il y avait des lieux voués à accueillir les objets. On a trouvé au Cameroun des cases patrimoniales, espaces conçus pour les abriter. Certains restaient dans les autels, d’autres, dans les familles, les communautés, les lieux dédiés. Plus tard, les sociétés africaines ont adopté une forme de modernité occidentale et construit des musées, à Dakar, à Bamako et ailleurs. 

Maints experts soutiennent par exemple que le général français Alfred Dodds, qui contraignit le souverain dahoméen Béhanzin à la reddition, sauva le patrimoine du royaume. 

Soyons précis. A la tête de sa troupe, Dodds boucle en 1893 la conquête du Dahomey. Vaincu, Béhanzin s’enfuit après avoir incendié son palais d’Abomey. Mais, s’il met ainsi le feu, c’est qu’il est inconcevable que les insignes royaux tombent entre les mains de l’ennemi. Dans le même temps, il existe des caches où l’on planque les objets précieux pour les soustraire aux agresseurs, que le général Dodds finira d’ailleurs par découvrir. De là à prétendre qu’il a sauvé Abomey de l’anéantissement… 

Nombre de conservateurs vous reprochent de raisonner hors contexte, de juger les pratiques d’hier à l’aune de normes morales d’aujourd’hui. 

Étrange. C’est un peu comme si l’on soutenait que la traite des nègres n’avait rien d’abject, alors même qu’à l’époque, et y compris au sein de l’Église, fleurissaient des condamnations éthiques. Un geste d’appropriation violent reste un geste d’appropriation violent, quelle que soit la période. Au demeurant, nous portons un jugement non pas moral, mais historiographique. Il ne s’agit pas de dire que c’était mal, mais de décrire comment tel objet a été accaparé. 

Trône royal du royaume du Dahomey (début du 19e siècle), exposé au musée du Quai Branly.

Trône royal du royaume du Dahomey (début du 19e siècle), exposé au musée du Quai Branly.

GERARD JULIEN / AFP

La logique de restitution conduit-elle, comme l’affirment ses détracteurs, à confiner les objets récupérés dans l’espace national ? 

Non, il s’agit d’un risque imaginaire. Les conservateurs du continent s’inscrivent dans un contexte panafricain. Ainsi, le musée des Civilisations noires de Dakar n’est pas un musée national. Car sa bonne géographie est sous-régionale: Sénégambie [l’ensemble Sénégal-Gambie], Guinée, Guinée-Bissau, jusqu’au Mali. Au-delà, on invoque parfois l’idéal du musée universel. Il serait intéressant qu’on nous prête des Rembrandt, des Picasso, que les oeuvres emblématiques du patrimoine européen viennent ici puis repartent. Au musée du Quai-Branly, qui est un musée « des autres », les cultures de l’Europe sont absentes. La vraie segmentation est là. L’un des défis pour l’Afrique est de ne pas reproduire un tel schéma.  

Peut-on contourner le dogme de l’inaliénabilité des biens nationaux?  

Quand, en 2002, il a fallu rendre à l’Afrique du Sud la dépouille de Saartjie Baartman [esclave exhibée en Europe sous le surnom de « Vénus hottentote », décédée à Paris en décembre 1815], on a adopté une loi d’exception pour la sortir du patrimoine national. Idem pour les manuscrits royaux coréens restitués en 2010, sous Nicolas Sarkozy. Et il en va de même pour les têtes maories rendues à la Nouvelle-Zélande deux ans plus tard, ou pour les sept crânes de résistants algériens à la colonisation, promis par Emmanuel Macron lors de sa visite à Alger, en décembre 2017. S’agissant de notre proposition d’amendement du Code du patrimoine, nous avons travaillé avec des juristes qui ont oeuvré sur la spoliation des biens juifs. Ce que nous proposons est très mesuré. Les collections nationales françaises demeurent inaliénables. Mais une section aménage le traitement du continent africain, dans le cas où la provenance de l’objet concerné est claire et la captation violente, établie. De sorte qu’il ne soit plus nécessaire de revoter une loi d’exemption au cas par cas.  

Qu’adviendra-t-il des collections privées ?  

Au début, je ne comprenais pas pourquoi les marchands d’art étaient si remontés contre nous. On s’occupe des collections publiques, pas d’eux. Ensuite, j’ai compris que la restitution par les musées de ce qui relève de la captation patrimoniale enverrait un signal à un marché qui s’approvisionne aussi via le trafic, jusqu’à rendre oeuvres et objets moins désirables. Si l’on veut assainir toute la mécanique, respectons les conventions en vigueur, à commencer par celle adoptée en 1970 à l’Unesco, et qui porte sur le commerce illicite de biens culturels. Convention que la France n’a d’ailleurs ratifiée qu’en 1997 [avant le Royaume-Uni, l’Allemagne et la Belgique], ce qui n’a pas dissuadé le Quai-Branly d’acquérir ultérieurement des statues nok ou des bronzes du Bénin, oeuvres dont nul n’ignorait qu’elles furent spoliées.  

Craignez-vous que, mesurant son caractère conflictuel, l’Elysée ne laisse le dossier s’ensabler, quitte à enterrer votre document ?  

Ce risque existe pour tout rapport. Mais l’élan d’Emmanuel Macron me semble sincère. L’un des facteurs qui m’ont incité à accepter la mission, c’est la réelle volonté d’avancer perceptible au sein de ses équipes. En clair, il ne s’agit à mon sens ni d’un coup de com’ ni d’un coup de bluff. Cela posé, l’Elysée ne s’attendait sans doute pas à ce qu’on aille si loin.  

Existe-t-il en France un lobby anti-restitution ?  

Oui. Un lobby doté d’une indéniable capacité de mobilisation et de nuisance, très actif dans les semaines qui ont précédé la remise du rapport. Pour autant, je ne crois pas que cet effort soit de nature à faire dérailler le processus engagé, difficilement réversible. Comment pourrait-on rendre 26 oeuvres au Bénin et ne pas agir de même envers d’autres pays ? La Côte d’Ivoire a dressé sa liste, le Cameroun et le Sénégal travaillent aux leurs. Elles recenseront des biens peu nombreux, mais pourvus d’une forte charge symbolique. C’est bien ce à quoi aspirent les conservateurs africains. Ils ne veulent pas tout reprendre, mais souhaitent installer la relation dans une coopération muséale à long terme. Tel objet ou telle collection pour telle expo… Voilà pourquoi je crois profondément qu’il n’y aura pas d’hémorragie au détriment des musées hexagonaux. C’est un fantasme. 

* Restituer le patrimoine africain, par Felwine Sarr et Bénédicte Savoy. Philippe Rey/Seuil, 188 p., 17 €. 

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