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Cinq jours après l’éviction d’Omar el-Béchir, l’issue du bras de fer entre les insurgés civils et l’establishment militaire demeure incertaine. Éclairage.

Où va le Soudan ? L’insurrection citoyenne fatale, voilà cinq jours, au président Omar el-Béchir, lâché par la hiérarchie militaire, peut-elle déjouer les manoeuvres de hauts gradés peu enclins à céder les commandes ? Doctorant à l’université Paris-8, chercheur au sein du collectif Noria et spécialiste de l’échiquier soudanais, Clément Deshayes répond aux questions de L’Express.  

L’Express : Emmenée par l’Association des professionnels soudanais, l’opposition réclame la dissolution immédiate du Conseil militaire de transition (CMT). Exigence réaliste ou illusoire ? 

Clément Deshayes : Si l’exécutif militaire transitoire consent à s’effacer, ce sera à ses risques et périls : plusieurs de ses membres sont impliqués dans les exactions perpétrées au Darfour et dans le Sud-Kordofan [théâtre depuis 2012 d’une rébellion armée et guetté par le spectre de la partition]. L’opposition, elle, a intérêt à maintenir ses revendications tout en poursuivant le dialogue avec l’armée. D’autant qu’elle peut maintenant bénéficier d’une pression internationale accrue.  

Abdel Fattah al-Buhrane, tout juste nommé à la tête du Conseil militaire de transition, s’adresse à ses compatriotes le 13 avril 2019 sur Sudan TV.

AFP/Sudan TV

Nous voilà au coeur du rapport de forces. En invitant les opposants à désigner un Premier ministre, le CMT a tenté de les piéger afin de perpétuer son emprise. Schéma d’ailleurs récusé par l’opposition, qui persiste à réclamer un transfert sans délai du pouvoir effectif. Certes, la Force de soutien rapide [ou FSR, fer de lance de l’appareil répressif, composé pour l’essentiel d’anciens miliciens janjawid ayant sévi au Darfour] a vainement tenté le 15 avril de disperser le sit-in permanent établi à Khartoum devant le QG de l’armée. Mais elle s’est abstenue de recourir à une violence extrême. Sur ce terrain hautement symbolique, les militaires marchent sur des oeufs. Le Soudan est vraiment à la croisée des chemins. 

L’institution militaire semble miser sur l’enlisement du processus. Celui-ci peut-il lui échapper ? 

On le saura dans les deux ou trois prochains jours. Il existe bien une tactique d’enlisement adossée à un jeu d’effets d’annonce. Un exemple : la démission de Salah Gosh, le chef du NISS [les très redoutés services de renseignement et de sécurité]. Il s’agit, au fond, de mesurettes visant à gagner du temps. En face, personne n’est dupe, comme l’atteste la poursuite de la mobilisation. 

Une authentique refonte du NISS est-elle envisageable ? 

Question épineuse. Abdel Fattah al-Buhrane [le chef du Conseil militaire] a joué un rôle clé dans la mise en oeuvre de la répression au Darfour, conduite par le NISS en liaison avec l’armée. C’est d’ailleurs un de ses proches qui a pris la succession de Salah Gosh. En clair, pas de restructuration possible sous un régime transitoire militaire. On est donc loin de la dissolution pure et simple du NISS et du passage des organes de sécurité intérieure sous l’autorité de la police, que réclament certains opposants. 

Salah Gosh, en octobre 2010, lors d'une conférence de presse à Addis Abeba, en Ethiopie.

Salah Gosh, en octobre 2010, lors d’une conférence de presse à Addis Abeba, en Ethiopie.

afp.com/ASHRAF SHAZLY

La composante islamiste du système vous paraît-elle durablement affaiblie ? 

Elle l’est. Les personnalités les plus clivantes du régime, qui relevaient de cette mouvance, ont été officiellement mises aux arrêts jeudi dernier [le 11 avril, jour de l’éviction du président Omar el-Béchir]. Mais l’opacité qui prévaut en la matière entretient le doute. Reste que, si l’épisode récent s’apparente bien à un coup d’État militaire, c’est la branche islamiste civile du pouvoir qui sera la plus affectée.  

Hormis Salah Gosh, l’opposition réclame la mise à l’écart d’autres personnages, tels le chef du pouvoir judiciaire ou le procureur général. Peut-elle obtenir satisfaction ?  

L’armée peut tout à fait sacrifier les intéressés, qui ne sont pas assez puissants pour lui être indispensables. Il en va autrement pour plusieurs acteurs militaires, à commencer par Mohamed Hamdan Daglo, dit Hemeti, chef adjoint du CMT et patron des opérations de la Force de soutien rapide, corps puissants composés de soldats motivés, bien équipés et bien entraînés. Issu d’une tribu arabe du Darfour, étranger à l’élite dirigeante traditionnelle, lui a su s’attirer certaines sympathies dans les rangs des manifestants, dont il a pris soin de juger la démarche « légitime ». 

Pour autant, Hemeti, que l’on sait proche d’al-Buhrane, apparaît comme un chiffon rouge aux yeux de ceux qui ont subi les féroces exactions des milices janjawid qu’il dirigeait au Darfour et au Kordofan, régions où vit environ un tiers de la population soudanaise. Aucune des figures mouillées sur ces fronts-là ne serait acceptable. Pour preuve, les émeutes survenues ces derniers jours au Darfour. 

Le raïs déchu Omar el-Béchir risque-t-il d’atterrir un jour dans une cellule de la Cour pénale internationale de La Haye ? 

Il n’y a pas consensus parmi les opposants quant au sort qu’il convient de lui réserver. L’APS préconise son extradition, tandis que Sadek al-Mahdi [ex-Premier ministre renversé en 1989 par la junte et leader du parti al-Oumma] insiste pour qu’il soit jugé au pays, formule à laquelle adhèrent la plupart des Soudanais. La question se pose aussi pour les anciens chefs du NISS et les idéologues islamistes. Encore faudrait-il, avant tout procès, réformer en profondeur la justice… 

Le président déchu Omar el-Béchir, lors de son "discours à la Nation" du 22 février.

Le président déchu Omar el-Béchir, lors de son « discours à la Nation » du 22 février.

afp.com/ASHRAF SHAZLY

Le CMT peut-il exploiter à son profit les dissensions apparues au sein de la mouvance contestataire, où se côtoient « professionnels » de l’APS -juristes, ingénieurs, universitaires, médecins- et partis traditionnels ? 

La cohésion de cet ensemble hétéroclite est à l’évidence fragile. Quand l’APS a constitué son équipe de négociateurs, aucun représentant du Darfour, des Kordofan Nord et Sud ou de l’Est n’y figurait. Autant dire que cette marginalisation a suscité des remous, au point que l’Association a dû présenter ses excuses et revoir sa copie. L’unité est donc aussi précaire que vitale. Les leaders ont conscience de la gravité de la situation et de la nécessité de rester soudés pour faire le poids face à l’armée. N’oublions pas que l’opposition souffre en outre d’un déficit de structures, d’expérience et de militants, rançon de trente ans de dictature et d’intense répression.  

Au regard de ce passif, elle fait pourtant preuve d’une étonnante maturité…  

Cette maturité est le fruit d’une décennie de luttes, de protestations et de mouvements sociaux. La colère s’est exprimée en 2011 en écho aux printemps arabes, en 2012 sous la forme d’une révolte étudiante et en 2013 sur fond de hausse des prix. Puis viendront la campagne de boycott des élections de 2015 et la grève générale de l’année suivante. Héritière d’une histoire politique et syndicale riche amorcée dès les années 1950, la société civile soudanaise a fait son apprentissage sur le tas. Quoique peu nombreux, les activistes de l’APS, souvent chevronnés, se sont aguerris dans une forme de clandestinité.  

Au-delà de l’icône Alaa Salah, cette étudiante tout de blanc vêtue, de quel poids pèsent les Soudanaises dans le bras de fer en cours ? 

L’engagement des femmes dans ce mouvement n’a rien de surprenant. Là encore, il s’inscrit dans une trajectoire longue. La militante [communiste] Fatima Ahmed Ibrahim a été élue députée dès 1965. Ces quatre mois de mobilisation ont mis en évidence l’implication des classes moyennes et, en leur sein, de femmes dotées d’un capital culturel acquis notamment à l’université, où les étudiantes sont nettement majoritaires. Cela posé, il reste du chemin à faire : l’équipe de négociation formée initialement par l’APS était intégralement masculine, exception faite de la fille d’al-Mahdi. Icône ou pas, l’emprise de la tradition patriarcale demeure forte. 

L'étudiante Alaa Salah haranguant la foule de manifestants à Khartoum.

L’étudiante Alaa Salah haranguant la foule de manifestants à Khartoum.

AFP

L’Union africaine (UA) menace de suspendre la Soudan de ses instances si le pouvoir n’est pas cédé dans les quinze jours à une « autorité politique civile ». En quoi cet ultimatum peut-il infléchir le cours des choses ? 

Par chance, l’UA, qui a pour habitude de réintégrer les pouvoirs militaires après une période de quarantaine, n’est pas seule sur cette ligne. La troïka que forment les Etats-Unis, le Royaume-Uni et la Norvège [parrains historiques de l’indépendance négociée du Soudan du Sud] a adopté la même. Ce qui contribue à briser l’isolement des civils soudanais, longtemps abandonnés à leur sort. Reste que la prise de position de l’Union africaine a le mérite de contrebalancer la posture de l’Egypte, de l’Arabie saoudite et des Emirats, favorables à une transition sous contrôle militaire. Le Caire, qui redoute avant tout la contagion, ne bougera pas d’un pouce. Pas plus que les pays du Golfe, qui tiennent à l’engagement de Khartoum dans la coalition combattant les insurgés houthi au Yémen. Un engagement dans lequel, notons-le au passage, al-Buhrane et Hemeti ont joué un rôle crucial. 

La discrétion de la France vous surprend-elle ? 

Qu’il relève de la retenue diplomatique ou d’un manque de courage, le silence de Paris -pas une déclaration digne de ce nom depuis le putsch- a quelque chose de troublant. Mais il s’explique. A la différence de l’Egypte, le Soudan n’apparaît pas comme un partenaire régional essentiel pour la France. Sauf dans un domaine : le contrôle des flux migratoires, qui faisait l’objet d’une coopération étroite avec l’ancien régime. À mon sens, l’Elysée et le Quai d’Orsay se fourvoient en la matière. Le facteur principal de chaos, avec son lot de conflits armés et de déplacements de populations, c’est bien le système en place. Mieux vaudrait donc prendre le risque de soutenir l’instauration d’un exécutif civil inclusif. 

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