Michèle Chabelski. Souvenirs, Souvenirs (XVI)

Bon

 Dimanche

   Résumé des épisodes précédents

     Michèle et Paul, unis devant Dieu et devant les hommes festoient dans une débauche de musique, de fleurs, de mets fins et d’amour.

    Les jeunes rient et dansent, les vieux somnolent, les enfants séfarades jouent à cache-cache en hurlant, les enfants ashkénazes sont restés à la maison, on annonce la pièce montée.

     La suite

   Démêlés familiaux autour de la pièce montée.

    Ce clou traditionnel du dîner de noces était autrefois constitué d’une pyramide de petits choux amalgamés par un caramel collant parsemée de dragées blanches au sommet de laquelle trônaient deux personnages figurant les mariés pour une meilleure compréhension de la charge symbolique de la pâtisserie…

    Ce gâteau demandait des efforts de bûcheron pour être coupé, le caramel figurant dans doute la résistance de l’un des mariés à son nouveau statut.

   Il coûtait en outre souvent plusieurs dents aux invités qui s’escrimaient à le mastiquer convenablement avant de l’avaler, comme enseigné par des parents attentifs pour éviter un étouffement fatal…

   Les choux coutaient cher en hommes et en matériel…

Je déconne, mais c’était vraiment une sacrée galère

    Ben vous allez faire quoi à la place ?

 demanda belle-maman, informée de l’irrévocable décision maternelle.

    Un gâteau américain.

    Un quoi ?

   Un gâteau américain.

    Sans vouloir inconditionnellement défendre ma mère, je me sens tenue de préciser qu’elle était un peu plus jeune que ma belle-mère et surtout plus au fait des progrès de la science et de la gastronomie. Elle en avait peu de mérite, car elle avait passé toute sa vie sur le sol français, à regarder le journal télévisé et à écouter les infos à la radio après les jeux de Zappy Max, la famille Duraton et Sur le Banc des deux clochards Jeanne Sourza et Raymond Souplex…

Ça s’appelait pas encore des séries…

  C’est dire si elle était bien informée.

   Un quoi ? répéta belle maman

   Un gâteau américain.

  Qu’est-ce que l’Amérique venait faire là-dedans ?

   Elle s’en ouvrit à son fils.

    Y aura pas de pièce montée.

Elle en veut pas.

 Traduction approximative de la situation…

Il y en aura d’autres…

    Pas de pièce montée ?

L’heure était grave.

  On lui laissait le champ libre et les coudées franches, mais faudrait voir à ne pas abuser d’une situation qui lui était indéniablement favorable …

   Le futur gendre s’en alla respectueusement quérir quelques informations complémentaires.

  Ma mère dit qu’il n’y aura pas de pièce montée ?

  La mienne est perplexe.

    Je n’ai jamais dit ça…

J’ai juste dit que je remplacerais les petits choux par un gâteau américain.

  Un gâteau américain ?

 C’est quoi ?

   C’est une pièce montée constituée de plusieurs génoises empilées, qui se coupent et se mangent sans danger…

 On utilise des parfums différents, les gâteaux sont glacés de blanc et en haut…

 En haut ?

 On met le couple de mariés qui…

     Le gendre sent qu’il va entrer dans une négociation dite des petits pas…

    Il rentre chez lui et explique à sa mère que grâce à son pouvoir de persuasion, il a obtenu d’elle la promesse que la pièce montée serait un gâteau au chocolat, son préféré d’entre les préférés…

   Sa mère lui saisit la tête et l’embrasse avec effusion.

    T’es vraiment fort, mon fils, je savais que tu saurais lui parler à ta belle-mère… tu sais négocier comme personne.

    Et voilà pourquoi, arrive, sur une table roulante, escortée de plusieurs maîtres d’hôtel, la pièce montée scintillant du feu des bougies crépitantes plantées dans le moelleux de sa chair…

     On nous tend un couteau unique et nos deux mains liées tranchent la première part sous les youyous et les Mazel Tov hurlés par les invités …

    Les non séfarades, les non ashkénazes, applaudissent à tout hasard…

    Papa me sourit…

     Paul et moi, nos deux mains liées…

       J’ai ouvert le bal à son bras, guidée par sa main ferme, Papa dansait très bien, les jambes balbutiantes de gaucherie au rythme de la valse, Paul s’est approché doucement, Papa m’a lâchée et lui a tendu ma main, le relais officiellement assuré, j’ai posé la tête sur son épaule dans un slow langoureux, au diable le rythme à trois temps, pour moi la vie va commencer….

    La fête bat son plein…

      Papa et Maman dansent, Paul a invité sa mère qui rayonne de joie et de fierté, mon fils, mon fils…

    Elle en possède une petite collection, mais celui-ci est et restera à jamais son “préféré, le triomphe de sa vie, son gourou si subtil, si inventif, si brillant, une sorte de guide pour la famille, le barreur surdoué d’un navire fendant les eaux avec panache, le virtuose de la négociation, l’étourdissant et fougueux pilote d’une Ferrari sans rétros, droit devant, son fils, quoi. Son fils…”

Félix Moatti (Max) et Noémie Lvovsky (Monique) dans la fiction de Nathanaël Guedj “Si tu vois ma mère”

 Une sorte d’incarnation de “dieu sur terre”…

 “Chevalier sans peur et sans reproche, créature séraphique frôlant la perfection, Bayard Cohen”, celui qui eut l’heur d’épouser une petite juive -un peu trop fluette peut-être…

     Celui qui ira la saluer à chaque départ et retour de voyage, allez, juste cinq minutes, on prend un café et on s’en va, celui qui l’appellera 10 fois par jour pour s’assurer qu’elle a bien pris ses médicaments – elle sait lire, non ? celui qui lui transmettra la composition de nos menus, t’as pas mis d’ail dans la sauce ? Elle m’aura auparavant transmis le détail de ce qui assure le bonheur de son fils, et je lui répondrai l’heure des biberons est fixe ou variable ?

   Elle racontera ça au reste de la famille pour preuve de mon inqualifiable insolence et ça fera rire Renée, ma belle-sœur et amie, invitée permanente qui m’enseignera le secret de la duxelle de champignons et celui des poivrons grillés…

   Elle acceptera de recevoir le salaire intégral de son fils dont elle ponctionnera une petite somme couchée sur le chèque chabbatique qu’elle me tendra le vendredi soir, accompagné de moult recommandations sur la qualité d’économe d’une bonne épouse…

   Et le lieu de résidence, on en parle ?

  J’évoquerai plutôt le voyage de noces dans la chaleur étouffante d’un été italien et le retour tombé juste au moment des fêtes de Ticha Beav, sorte de Carême juif qui interdit la viande…

    Tiens, souvenir drôle de Ticha Beav d’une innocente jeune épousée…

   Si ça vous tente bien sûr.

    Que cette journée ouvre le livre d’images oubliées, une fleuriste, un café, un magasin de jouets….

    Je vous embrasse

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