Mort de Steve Maia Caniço : « Je ne voyais plus rien »… Ces témoins qui accablent les gaz tirés par la police

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Les souvenirs de certains témoins sont parfois aussi brumeux que l’air des quais de la Loire ce soir-là. Parce que le temps a passé. Mais aussi parce que dans les rangs des amis de Steve Maia Caniço, on essaye depuis près de cinq années d’oublier cette terrible nuit du 21 au 22 juin 2019. Une nuit où le jeune homme a perdu la vie au cours d’une Fête de la musique passée à danser sur les quais Wilson, à Nantes. Plusieurs sound-system avaient l’accord de passer du son jusqu’à 4 heures du matin. Steve était là, comme souvent. Fatigué, le jeune homme de 24 ans s’était allongé non loin des bords de Loire pour se reposer. Il n’avait pas beaucoup bu et n’avait pas consommé de stupéfiants. « Steve était quelqu’un de raisonnable », assurent ses amis.

Décrit comme sensible et effrayé de l’eau, le jeune animateur périscolaire est tombé dans la Loire à 4h33 exactement, comme l’ont révélé les longues expertises menées sur son téléphone. Steve a sombré quelques secondes voire quelques minutes plus tard et y a laissé sa vie. A ce moment de la soirée, le quai Wilson était noyé dans un épais nuage de lacrymogène. Depuis ce lundi matin et l’ouverture du procès du commissaire Grégoire Chassaing, la question du rôle de ces gaz dans la mort de Steve Maia Caniço est au cœur des débats. Les ordres de l’officier ont-ils contribué à la chute de Steve dans la Loire ? A écouter les témoins convoqués pour cette première journée d’audience, on peut penser que oui.

Pour tenter de comprendre ce qu’il s’était passé cette nuit-là, le tribunal correctionnel de Rennes, où le procès a été dépaysé, a convoqué de nombreuses personnes présentes cette soirée-là. Tour à tour, des amis de la victime, des fêtards présents et des membres des secours ont été entendus. Tous racontent la même chose. Vers 4h30, ils ont tantôt été étouffés, asphyxiés ou aveuglés par l’envoi de lacrymogènes sans avoir entendu aucune sommation. Et personne n’avait rien vu venir.

Il sauve un homme en lui tenant le bras

L’enquête a démontré que cinq personnes étaient tombées à l’eau au moment précis de l’intervention de la police, dont Steve. Jérémy faisait partie de ceux-là. A la barre, il a raconté comment il était tombé dans le fleuve après l’envoi de lacrymogènes opérés par la police, dirigée ce soir-là par Grégoire Chassaing. « Quand j’ai vu les gaz, j’ai commencé à longer la Loire pour m’éloigner. Mais le vent a emporté la lacrymogène et ça m’a encerclé. J’ai perdu le sens de l’orientation et j’ai mis mon pied dans le vide ». Le jeune homme qui venait de débaucher du travail précise qu’il n’était « pas bourré » au moment de l’intervention de la police. Une fois à l’eau, il était parvenu à nager jusqu’à une corde pour s’y accrocher et éviter de dériver. Il avait entendu des appels à l’aide et attrapé le bras d’un autre individu tombé à l’eau. Cet homme s’appelle Alexandre. Aujourd’hui âgé de 28 ans, il raconte en parlant très vite, qu’il a lui aussi perdu tout sens de l’orientation à cause des gaz.

« Je regardais à gauche, à droite, je ne voyais rien. Je ne voyais même pas ma main. Je pleurais, ça me brûlait la gorge, je toussais, je n’arrivais plus à respirer. J’étais en panique. J’ai trébuché sur des filles qui étaient assises par terre et je suis tombé. Je me suis relevé, j’ai fait quelques pas, j’ai mis un pied dans le vide et je suis tombé. »

Il s’était luxé l’épaule à cause de la hauteur de la chute et ne pouvait pas nager avec un seul bras. Jérémy l’avait attrapé pour lui sauver la vie. « Heureusement qu’il était là. Sinon, j’aurais pu dériver. Après ça, j’y ai beaucoup pensé », a-t-il témoigné à la barre.

En 2019, des recherches avaient été menées dans la Loire pour tenter de retrouver le corps de Steve Maia Caniço, mort noyé à Nantes la nuit de la Fête de la musique en marge d'une intervention policière.
En 2019, des recherches avaient été menées dans la Loire pour tenter de retrouver le corps de Steve Maia Caniço, mort noyé à Nantes la nuit de la Fête de la musique en marge d’une intervention policière. - S. Salom-Gomis/AFP

Le troisième homme appelé à la barre s’appelle Alexis. Lui était tranquillement assis avec une amie quand il a lui aussi été pris dans le nuage. « Je suis asthmatique. Je ne pouvais plus respirer, j’ai tout de suite paniqué. Je me suis levé et j’ai couru tout droit pour essayer de respirer. Je suis tombé dans le vide », raconte-t-il. La suite de son témoignage débité à 1.000 à l’heure s’est faite dans un silence assourdissant. « J’ai essayé d’attraper quelqu’un qui dérivait par le bras. Je l’ai tenu deux ou trois secondes et puis j’ai dû lâcher. J’ai vu sa silhouette s’éloigner et il se débattait. Et puis il a disparu ». Était-ce Steve ? Impossible à affirmer.

Les trois hommes tombés à l’eau patienteront une grosse dizaine de minutes avant d’être secourus par la brigade nautique. « J’entendais des gens dire que quelqu’un était en train de couler », raconte Jérémy. Sans pouvoir affirmer s’il s’agissait de Steve, qui ne savait pas nager.

« J’ai perdu toute mon équipe »

Les secours mobilisés ce soir-là tiennent le même discours que les rescapés. « On a tous eu une gêne et puis on s’est mis à tousser. On n’avait eu aucun signe évocateur », a témoigné Florian, qui dirigeait les effectifs de la Sécurité civile mobilisés cette nuit-là. « Avez-vous été perturbé dans vos missions de secours à cause de la lacrymogène ? », interroge l’avocate des parties civiles Me Cécile de Oliveira ? « Oui, car j’ai perdu toute mon équipe en revenant à l’ambulance. On entendait des gens crier que des personnes étaient tombées dans la Loire ». Mais il insiste : ce n’était pas à lui d’aller secourir les personnes tombées à l’eau. « Nous ne sommes pas équipés pour ça ».

Un portrait de Steve a été dessiné non loin des lieux du drame, sur l'île de Nantes.
Un portrait de Steve a été dessiné non loin des lieux du drame, sur l’île de Nantes. - J. Urbach/20 Minutes

Patrick était lui à bord de l’embarcation de la Sécurité nautique missionnée par la ville de Nantes pour sécuriser le fleuve. Navigant sur une Loire au niveau vraiment bas en raison de la marée, le secouriste venait de ramener un homme sur le ponton du Navibus quand on l’a appelé pour aller porter secours à plusieurs personnes tombées à l’eau. « On a attendu que les pompiers prennent en charge la première victime et on est partis ». Le secouriste a lui aussi vu l’épais nuage de fumée. Il a même aperçu un sac à dos flottant sur l’eau. Sans doute celui que portait Steve ce soir-là.

Une vision « apocalyptique » selon une secouriste

Son équipe avait ensuite porté secours à un premier homme qui était à la dérive, avant de prendre en charge Jérémy, Alexis et Alexandre, tous les trois accrochés à des cordes et des pneus. « C’était la confusion générale, il y avait énormément de monde. On ne comprenait pas ce qu’il se passait. Il y avait des cris, les yeux nous piquaient », a raconté le secouriste à la barre. Il avait ensuite déposé les quatre rescapés au ponton et attendu que les pompiers les prennent en charge. Il était ensuite reparti arpenter la Loire pendant plusieurs heures, sans savoir qu’un homme manquait toujours à l’appel. « Je l’ai appris le lundi. J’ai tout de suite témoigné de ce que je savais ».

Plus d’infos sur l’affaire Steve

Léonore était à bord du même bateau cette nuit-là. Dirigeant le projecteur, elle décrit une vision « apocalyptique » et même « une impression de guerre ». « Il y avait une fumée opaque devant nous et on entendait des détonations, des cris. Ça se noircissait. On ne pouvait pas rester trop près des quais à cause des gaz. Ça devenait irrespirable, je ne pouvais plus parler », témoigne la jeune femme, visiblement toujours marquée par cette triste nuit de juin.

Le procès du commissaire de police Grégoire Chassaing se tient toute la semaine devant le tribunal correctionnel de Rennes.
Le procès du commissaire de police Grégoire Chassaing se tient toute la semaine devant le tribunal correctionnel de Rennes. - Lou Benoist/AFP

Le procès en correctionnelle du commissaire Chassaing se poursuit toute la semaine à Rennes. Un temps inhabituellement long pour des faits d’homicide involontaire. « Cela nous permettra de prendre le temps d’aller au fond des choses pour déterminer s’il y a une faute caractérisée de la défense », a prévenu le procureur de la République.

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