Mort du leader de l'EI : l'euphorie prématurée des Occidentaux

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Menton haut et brushing impeccable, Donald Trump aura rarement été plus fier que ce dimanche matin du 27 octobre 2019. Devant les caméras, l’ancien président américain avait décrit par le menu la mort d’Abou Bakr Al-Baghdadi, le chef de Daech, « tué au fond d’un tunnel par les forces américaines, pleurnichant et criant tout du long ». « La défaite de l’Etat islamique est totale », annonçait alors celui qui se battait contre une procédure de destitution. 

Pourtant, près de deux ans après ces déclarations triomphales, la scène se répète à Washington. Ce jeudi, c’est Joe Biden a annoncé l’élimination du leader de Daech, Abu Ibrahim al-Hashimi al-Qurayshi, tué dans le nord de la Syrie par des soldats américains.  

Une organisation préparée à la mort de ses leaders

Mais si l’humeur s’avère une nouvelle fois triomphale, les dernières actions de l’organisation Etat islamique (EI) montrent qu’il reste bien prématuré de crier victoire. « Le danger est de penser que le travail de contre-insurrection est terminé et que l’EI est en déroute, prévient Arthur Quesnay, chercheur affilié à l’université Paris-1 Panthéon-Sorbonne et auteur de La guerre civile irakienne (2021, Karthala). Mais l’attaque de Hassaké montre que la menace est bien là. En réalité, l’EI poursuit sa dynamique de reconstruction et son mode d’organisation est prévu pour survivre à l’élimination de son leader ou de ses cellules. » 

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Tout juste deux semaines avant son exécution, al-Qurayshi a en effet organisé l’attaque la plus impressionnante de Daech depuis la chute de son califat, en 2019. Une trentaine de combattants ont pris d’assaut la prison de Ghwayran, dans le nord-est de la Syrie, où étaient détenus près de 5000 djihadistes. Après avoir fait exploser deux véhicules piégés, les combats se sont poursuivis pendant une semaine entre les insurgés et les prisonniers d’un côté, les Forces démocratiques syriennes (FDS) de l’autre, aidées de soldats américains. 

Bilan de l’opération : 400 morts chez les djihadistes, près de 150 chez les gardes et soldats des FDS. Surtout, des centaines de combattants de Daech ont pris la fuite, sans que leur nombre exact ne soit révélé. « Ceux qui se sont échappés sont tous des soldats endurcis, entièrement dédiés à la cause djihadiste », explique Nicholas Heras, spécialiste sécurité au sein du New Lines Institute for Strategy and Policy, à Washington. Le bilan serait toutefois minimisé par les forces de la coalition, expose une source sur place, « car il s’agit d’un énorme échec pour elles, leur crédibilité a pris un coup ». En tuant le leader du groupe terroriste jeudi, l’armée américaine a pour sa part envoyé une réponse largement à la hauteur de l’affront. 

Daech prospère sur la misère

Plus largement, l’attaque de Ghwayran est révélatrice de la stratégie suivie par Daech depuis la perte de ses territoires. Forte de 10 000 membres, dont environ un millier de soldats, l’organisation survit dans des zones quasi désertiques grâce à des réseaux très structurés. « L’EI se reconstruit comme une organisation militaire clandestine, structurée par un service de renseignement très efficace, ‘l’Amnie’, qui surveille les militants. Ce fonctionnement lui permet de bâtir des sanctuaires pour se regrouper, recruter et former ses combattants malgré un nombre de morts important, décrypte Arthur Quesnay. Leur stratégie vise à attaquer les prisons pour libérer leurs combattants, et à déstabiliser l’Irak et la Syrie en attaquant des zones déjà fracturées par de nombreuses années de guerre civile afin de recréer un environnement poussant les habitants à basculer dans la lutte armée. » 

L’attaque de prisons reste la priorité de Daech, afin de libérer ses cadres et reconstituer ses forces. Mais l’organisation ne se limite pas à cette activité. « Gagner un territoire est son objectif principal, mais ils en sont encore très loin, estime Gregory Waters, spécialiste de l’EI au sein du Counter Extremism Project, à Washington. L’EI se trouve dans une phase de déstabilisation des autorités politiques, économiques et sécuritaires en Syrie et en Irak, car la misère et le chaos permettent à l’EI de prospérer et de recruter plus facilement. » 


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Malgré l’euphorie de certains diplomates occidentaux, les spécialistes sont unanimes : même en coupant une tête de Daech comme al-Qurayshi, une autre repoussera aussi vite. Et l’EI pourra poursuivre son travail de reconstruction. « Nous avons la mission de détruire Daech militairement, mais il est impossible de mettre fin à une insurrection sans mesures politiques et sociales, sans sortir les plus pauvres de la misère, sans construire des infrastructures et sans institutions fiables, résume Gregory Waters. Tant que la coalition occidentale se maintient dans le nord de la Syrie, l’EI ne pourra pas se saisir d’un territoire. Mais dès le moment où les Américains quitteront les lieux, Daech profitera du chaos pour prendre plusieurs villes, recruter et attaquer de plus belle. » Cette fois, l’Occident est prévenu. 

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