Nicolas Hénin : « La priorité, c'est d'empêcher l'EI de se créer un nouveau territoire »

Enlevé par l'État islamique, Nicolas Henin a été retenu en otage en Syrie entre juin 2013 et avril 2014.

Enlevé par l’État islamique, Nicolas Henin a été retenu en otage en Syrie entre juin 2013 et avril 2014.

India Today Group via AFP

« La France considère que Daech est toujours présent. On peut même parler d’une forme de résurgence en Syrie et en Irak ». Le constat établi par la ministre des Armées Florence Parly, dimanche dans l’émission « Questions politiques » sur France Inter et FranceinfoTV, a de quoi inquiéter. Il fait notamment suite à une attaque revendiquée par le groupe djihadiste dans laquelle 39 militaires du régime syriens ont été tués le 30 décembre. 

Si une hausse des activités a été observée en 2020, « la fin territoriale de Daech [avec la prise de Baghouz en mars 2019] n’a jamais signifié sa défaite, ce serait naïf de le penser », souligne cependant Nicolas Hénin, consultant en contre-terrorisme et ancien journaliste spécialiste du Moyen-Orient. Il revient pour L’Express sur la menace que pourrait représenter cette « résurgence » pour la France, et sur le débat relancé autour du rapatriement des ressortissants détenus dans les camps kurdes pour des soupçons d’appartenance au groupe État islamique (EI).  

L’Express : Peut-on parler d’une « résurgence » de l’État islamique ? 

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Nicolas Hénin : Ce terme employé par la ministre des Armées trahit une mauvaise conception de ce qu’est Daech. Dans l’imaginaire, l’EI a été défait lorsqu’il a perdu le Califat territorial. Si c’est de fait une victoire majeure de la Coalition, elle n’a jamais signifié sa défaite. Le groupe vient de la clandestinité et sait très bien la supporter. Il s’est formé avec des insurgés irakiens dans la foulée de l’invasion américaine [en 2003]. En revanche, le contrôle de territoires était un plus et lui a permis de renforcer son pouvoir d’attraction de la population musulmane d’Occident. C’est pourquoi cette défaite territoriale a été un coup dur pour l’EI. 

Cette « résurgence » dont parle Florence Parly est plus une recrudescence de l’activité depuis l’année dernière du groupe en zone irako-syrienne, mais pas seulement. Elle est particulièrement inquiétante dans ce foyer, ainsi que dans l’est de la République Démocratique du Congo (RDC) et dans le nord du Mozambique. 

La situation peut-elle empirer ? 

Il faut noter les conséquences néfastes que risque d’avoir le retrait des contingents américains [l’administration sortante du président américain Donald Trump a annoncé sa volonté de retirer 500 soldats mi-janvier pour n’en laisser que 2500 en Irak], c’est une mauvaise nouvelle.  

Ce contingent exerçait d’une part un pouvoir cinétique sur Daech, et d’autre part, il permettait de restreindre l’activité des milices chiites qui, si elles sont débridées, risquent de commettre des exactions sur les populations arabes sunnites et servir le narratif de persécution de l’EI. 

Une menace existe-t-elle pour la France ? 

Si rien n’est fait, oui. À court terme, la priorité pour réduire la menace terroriste c’est d’empêcher que l’EI ne se recrée un territoire où pourraient se rendre des nationaux français, comme ça a été le cas en 2013 lors de la crise syrienne, avec des vagues de départs. Cela passe par le blocage, autant que possible, de l’apparition d’une zone de contrôle territoriale, en Syrie ou ailleurs, qui lui permet d’accueillir des combattants étrangers et de planifier des attentats.  

Si une telle zone venait à naître, l’impact sur la sécurité intérieure française dépendrait alors de la facilité de mouvement : de façon à empêcher la crise des départs que l’on a connue et l’envoi de combattants en Europe, il faudrait en assurer l’étanchéité et en limiter l’accès depuis le territoire national et inversement, afin d’éviter la projection d’attentats. Car le succès de Daech vient notamment de la perméabilité de la frontière turco-syrienne à l’époque, qui a rendu l’accès au Califat assez facile.  

Qu’en est-il des ressortissants français toujours détenus dans les camps syriens ?  

De fait, si on voulait être provocateur, on pourrait dire que Daech dispose de micro-enclaves territoriales en Syrie : ce sont l’intérieur des camps de détenus de l’EI tenus par les Kurdes. Les djihadistes les contrôlent parce qu’on les a laissés faire. Ne pas rapatrier nos ressortissants, c’est une erreur, d’autant que s’ajoute à cela le problème des ressortissants étrangers originaires de pays autoritaires pour lesquels aucune solution n’a été trouvée.  

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De plus, il y a le risque d’évasion. Une dizaine de femmes françaises se sont ainsi échappées du camp d’al-Hol, dans le nord-est de la Syrie. Parmi elles, Hayat Boumeddiene, [veuve d’Amédy Coulibaly, un des auteurs des attentats de janvier 2015] qui a disparu des radars. La naissance de l’État islamique en Irak trouve par ailleurs l’une de ses origines dans l’évasion massive des prisons irakiennes. Il n’y a rien de tel que d’organiser une libération de prisonniers pour remplir les rangs des groupes djihadistes. Et le temps perdu sur cette question ne pourra pas se rattraper. 

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