Noire, féministe, écolo et vice-présidente : en Colombie, le « phénomène » Francia Marquez

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Cette année, le 7 août est une date doublement – voire triplement – historique en Colombie. Dimanche, pour la première fois dans l’histoire du pays, un président de gauche accède au palais Nariño, l’Elysée andin, au coeur de Bogota, à 2650 mètres d’altitude. Elu en juin, l’ancien guérillero Gustavo Petro commence à exercer ses fonctions ce même jour, pour une durée de quatre ans, suscitant l’espoir d’une partie du pays et les craintes d’une autre, qui redoute un rapprochement avec le Venezuela dictatorial de Nicolás Maduro. Le 7 août correspond aussi à la date anniversaire de la Bataille de Boyaca, victoire historique de Simon Bolivar en 1819 sur les troupes restées fidèles à la couronne d’Espagne. Un épisode qui consacra l’indépendance de la Grande-Colombie couvrant la Colombie, le Venezuela et le Panama. Ce qui n’empêche pas Felipe VI d’Espagne de venir à Bogota assister à l’inauguration du nouveau président de l’ancienne colonie. 

Mais c’est sur Francia Marquez, 40 ans, qui se portent tous les regards. La nouvelle vice-présidente est à la fois une militante noire, féministe, écologiste, issue du mouvement social et d’origine modeste. Une quintuple caractéristique inédite à ce niveau de pouvoir en Amérique latine, y compris en Colombie où les Afro-descendants représentent 10% des 50 millions d’habitants. Cela, aussi, est historique. Surtout, la jeune femme est dotée d’un solide charisme qui n’a pas échappé à Gustavo Petro avec lequel elle a formé un « ticket » gagnant. 

L'opposant de gauche Gustavo Petro, candidat à la présidentielle, et sa colistière Francia Marquez (d) fêtent les résultats du premier tour, le 29 mai 2022 à Bogota, en Colombie

L’opposant de gauche Gustavo Petro, candidat à la présidentielle, et sa colistière Francia Marquez (d) fêtent les résultats du premier tour, le 29 mai 2022 à Bogota, en Colombie

afp.com/YURI CORTEZ

Partout où elle se déplace, Francia Marquez soulève les foules, même au-delà des frontières. Invitée du Centre culturel Kirchner de Buenos Aires le 31 juillet, elle est par exemple apparue sur scène sous les vivats du public argentin. « Nous qui ne sommes personne, nous sommes arrivés au pouvoir en Colombie ! », déclare ce jour-là le poing levé, l’avocate enflammée. « Ma présence symbolise ces peuples exclus, marginalisés, niés. » Le 19 juin dernier, elle célébrait la victoire de la gauche en ces termes : « Après 214 ans, nous avons réussi à avoir un gouvernement du peuple, le gouvernement des gens aux mains calleuses, des gens qui sont à pied, de ceux et celles qui ne sont rien. » 

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Cofondatrice du département d’études de genres de l’Université Nationale de Bogota, Mara Viveros se réjouit : « Une femme afro-descendante vice-présidente en Colombie, c’était impensable il y a quelques années. » Le fait est que ce pays est historiquement dominé par une poignée de riches familles blanches issues de la colonisation espagnole. Et que dans des pans entiers de la société, les préjugés racistes ont la vie dure. Le sort des Afro-Colombiens n’est guère enviable : selon la Banque Mondiale, 41% d’entre eux vivent dans une situation de pauvreté, soit près de deux fois plus que le reste de la population. 

Vue du centre-ville de Bogota, la capitale colombienne, le 9 février 2010

Vue du centre-ville de Bogota, la capitale colombienne, le 9 février 2010

afp.com/Rodrigo Arangua

Mais pour Francia Marquez, il n’a jamais été question de se résigner face à cette injustice. L’avocate au caractère en acier trempé a gravi les échelons pour apporter le changement au sommet de l’Etat. Le chemin était pourtant semé d’embûches. Descendante d’esclaves africains déportés au XVIIe siècle, elle voit le jour en 1981 dans les luxuriantes collines de Suarez, une localité de la région du Cauca (sud) où coule la rivière éponyme dans un paysage de jungle. 

Elevée par sa mère et ses grands-parents, la jeune Francia comprend très tôt le lien consubstantiel qui unit sa communauté à la nature environnante. Enfant, elle observe ses aïeux lutter contre la construction du barrage de la Salvajina, à quelques kilomètres de son village. A 14 ans, elle s’engage contre un projet de déviation de la rivière Ovejas, source d’eau et de vie de la petite communauté convoitée par les multinationales minières qui colonisent ses rives.  

Francia Marquez fera de la lutte contre ces géants de l’orpaillage son cheval de bataille. Dès 2009, elle dénonce les licences d’exploitation octroyées illégalement aux concessions minières. Cinq ans plus tard, l’activiste entraîne une centaine de femmes dans une longue marche de 500 kilomètres entre La Toma, un village voisin, et la capitale Bogota. Objectif : exiger du gouvernement de mettre un terme à ces activités. Et elle gagne ! Resté célèbre sous le nom de « Marche des turbans », l’épisode victorieux propulse la leader vers l’obtention en 2018 du prestigieux Prix Goldman pour l’environnement, une sorte de Prix Nobel de l’écologie décerné chaque année en Californie. 

Les secours sur le site d'une mine illégale ensevelie dans un glissement de terrain dans la province du Cauca (ouest de la Colombie, le 1er mai 2014

Les secours sur le site d’une mine illégale ensevelie dans un glissement de terrain dans la province du Cauca (ouest de la Colombie, le 1er mai 2014

afp.com/Luis Robayo

Son activisme lui ouvre les portes de la politique nationale en même temps que son parcours personnel lui octroie un crédit considérable auprès de ses concitoyens. Mère célibataire à 16 ans, obligée d’interrompre ses études de droit et de travailler comme employée de maison pour subvenir aux besoins de ses deux enfants, Francia Marquez connaît le quotidien des plus défavorisés. « Je sais qu’elle peut combattre les inégalités car elle les a vécues », dit par exemple Marwi Perdomo Rodriguez, une femme de 32 ans qui avoue avoir voté Francia Marquez plus que Gustavo Petro. « Elle défend ceux qui n’ont jamais été écoutés dans ce pays. » 

Visée par une tentative d’assassinat à l’explosif

Franche et éloquente, Francia Marquez s’attaque à un Etat qu’elle considère « raciste, patriarcal, classiste et qui empêche les Colombiens et Colombiennes de vivre dignement ». Elle prend la défense des femmes et des pauvres, prône l’inclusion des minorités ethniques et LGBT. Son discours « décoiffe » dans le monde feutré de la politique colombienne, traditionnellement conservateur. « Francia Marquez change la manière de faire de la politique, reprend la chercheuse Mara Viveros. Elle retourne le stigmate de ceux qui ont toujours été exclus en mettant leurs savoirs, issus des territoires et des communautés, au service d’une vision politique inclusive. » 


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Dans un pays où l’on dénombre déjà 109 assassinats de leaders sociaux depuis le début de l’année, le combat de Francia Marquez n’est pas sans risque. Enfant, elle a vu les groupes paramilitaires proliférer dans son Cauca natal et, dans leur macabre sillage, les massacres de civils qui les accompagnent. Aujourd’hui, ces mêmes groupes n’hésitent pas à l’insulter. « Fille de pute de nègre », écrivent-ils dans des communiqués publics qui sonnent comme des menaces de mort. Lauréate du prix Goldman l’année précédente, elle-même a échappé de justesse à une tentative d’assassinat dans sa province natale en mai 2019, à l’arme à feu et à la grenade, qui a fait deux blessés. Obligée de se tenir éloignée de son village et de ses proches pendant des années pour des raisons de sécurité, elle ne s’est jamais laissé gagner par la peur. Il en faut davantage pour ébranler la nouvelle femme forte de Colombie. 

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