Sous-marins australiens : la gifle de Joe Biden à l'Europe (et surtout à la France)

LES + VUS CHEZ LES PRO

L’Histoire, par ses télescopages et coïncidences, est souvent cruelle. Mercredi 15 septembre, pile au moment (ou presque) où Ursula von der Leyen prononçait un discours évoquant la nécessité d’accélérer la construction d’une « Union de la défense », ses paroles étaient balayées par l’annonce d’un « accord trilatéral de sécurité » entre les Etats-Unis, le Royaume-Uni et l’Australie. Un camouflet à triple détente pour les Européens.  

Non seulement ceux-ci n’avaient pas été prévenus de l’imminence d’une telle entente entre ces trois pays amis, mais en plus, l’accord en question s’accompagnait, pour la France, de la rupture du « contrat du siècle » (à 56 milliards d’euros) selon lequel l’Australie s’était engagée en 2015 à acquérir douze sous-marins au constructeur hexagonal Naval Group. Mirifique, le contrat vient de faire plouf. Humiliation supplémentaire, le Premier ministre britannique Boris Johnson, après avoir fait un bras d’honneur à l’Europe avec le Brexit, apparaît comme le grand gagnant de cette séquence. 

Celle-ci consacre en effet la réactivation du lien indéfectible entre les Etats-Unis et l’Angleterre – la fameuse « relation spéciale » qui soude Londres à son ancienne colonie. Et enterre en partie la relation transatlantique tant vantée par Joe Biden depuis son entrée en fonction, voilà huit mois. 

Offre limitée. 2 mois pour 1€ sans engagement

Je m’abonne

D’Obama à Biden en passant par Trump : la même vision du monde

« Après avoir déclaré urbi et orbi que la relation Europe États-Unis était essentielle, la Maison-Blanche signale clairement où se trouvent ses priorités : en Asie et pas sur le Vieux continent », note Philippe Le Corre, expert des relations sino-européennes au Carnegie Endowment for International Peace et à la Fondation pour la recherche stratégique. Avec le retrait total des troupes d’Afghanistan [et bientôt d’Irak, où il reste quelques milliers de GI’s] l’Amérique avait indiqué qu’elle abandonnerait dorénavant les guerres « non essentielles » afin de se concentrer sur un objectif stratégique supérieur : contrer la Chine. Nous y sommes. 

Commencé sous Obama [qui, rappelons-le, est né à Hawaï au beau milieu du Pacifique] et poursuivi sous Donald Trump, le « pivot vers l’Asie » se concrétise avec Joe Biden, sous l’influence du « conseiller Asie » Kurt K. Campbell, un homme clé dans le dispositif diplomatique américain. « Campbell est l’inventeur de l’expression pivot vers l’Asie, pointe Le Corre. En charge de l’Asie au département d’Etat, il est de facto le numéro 2 de la diplomatie américaine. » 

Pour la France – écartée par le Premier ministre australien Scott Morrison, ignorée par Joe Biden et négligée par Boris Johnson – la pilule est amère. Depuis la présidence de François Hollande, Paris plaide avec constance auprès des Européens en faveur d’une « stratégie indo-pacifique » pour l’UE. Ce qui revient à vouloir s’engager auprès des Américains et des Australiens dans leur politique de « containment » vis-à-vis de la Chine dans le Sud-Est asiatique. 

« Avec son vaste espace maritime, le deuxième du monde, dans les océans Indien (grâce à La Réunion et à Mayotte) et Pacifique (grâce à la Nouvelle-Calédonie et à Polynésie), la France, seul pays européen présent dans ces deux parties du globe, dispose d’une réelle légitimité, remarque la spécialiste de la Chine et l’Asie du Sud-Est Valérie Niquet. Une coopération militaire s’était d’ailleurs développée avec Canberra. Et le président Macron avait prononcé en 2018 un discours remarqué depuis une base navale australienne. » Depuis, le président Français martelait avec un certain succès le même message, s’offrant une stature d’interlocuteur conscient des grands enjeux. 

Le Premier ministre australien Scott Morrison en mars 2020 à Canberra

Le Premier ministre australien Scott Morrison en mars 2020 à Canberra

afp.com/DAVID GRAY

Patatras ! Loin d’inclure la France, et encore moins l’Europe, dans son équation militaro-stratégique, Washington vient de relancer les Five Eyes, ou Cinq yeux, l’alliance anglo-saxonne des services de renseignements des Etats-Unis, du Royaume-Uni, de l’Australie, de la Nouvelle-Zélande et du Canada. « A force de s’échanger des secrets dans une langue commune, ces pays ont bâti une confiance réciproque. Ce qui explique en partie pourquoi les Américains privilégient systématiquement les pays du Five Eyes et pourquoi les Australiens se rangent sur commande aux côtés des Etats-Unis, seul pays suffisamment puissant pour garantir leur sécurité en cas de conflit avec la Chine », reprend Philippe Le Corre. A cela s’ajoute une autre alliance, le Quadrilateral Security Dialogue, ou « Quad ». Fondé dans les années 2000, mais réellement activé en 2017 sous Trump et plus encore en 2021 sous Biden, le « Quad » réunit le Japon, l’Australie et l’Inde.  

Absents des « Five Eyes », du « Quad » et maintenant de l’accord trilatéral de sécurité AUKUS (pour Australia, United Kingdom, United States), la France et ses alliés européens, malgré les espoirs placés dans la présidence Biden, déchantent. La Maison-Blanche n’a d’ailleurs consulté aucun pays européen avant d’annoncer l’accord de sécurité trilatéral. « Il existe une continuité entre Obama, Trump et Biden : c’est « America first », décrypte Alexandra de Hoop Scheffer, qui dirige le bureau parisien du think-tank German Marshall Fund. Ainsi, la nouvelle réalité diplomatique américaine s’affirme par une politique très déterminée qui donne la priorité au Royaume-Uni et aux pays du Quad (Japon, Australie, Inde). Et, au rang des priorités, la stratégie indo-pacifique remplace l’alliance transatlantique. » 

Boris Johnson, « libéré » de ses partenaires européens

Pour contrer la Chine, Washington fait preuve de créativité diplomatique. Et engage une guerre de mouvement politique en misant sur des alliances régionales à géométries variables. En termes de realpolitik, cela signifie que les relations transatlantiques, sans être remises en cause sur le principe, appartiennent à un monde désormais ancien. « Vu depuis Washington, la notion ‘d’Europe de la défense’ [défendue le 15 septembre par la présidente de la commission européenne Ursula von der Leyen], est assimilé à un concept creux, sans réalité concrète, qui ne repose que sur des phrases et des déclarations d’intentions », observe encore Alexandra de Hoop Sheffer. 

De son côté, l’expert Philippe Le Corre rappelle que « l’UE n’existe presque pas sur le plan naval malgré les efforts de la France, dont la flotte ne fait cependant pas le poids à côté de l’U.S. Navy ». « En août dernier, poursuit-il, l’Allemagne a envoyé une frégate d’attaque en mer de Chine. C’est remarquable, parce que c’est quasiment inédit. Mais, bien sûr, il a fallu que le Bundestag se réunisse auparavant pour discuter de l’opportunité de la chose… » Or, devoir convoquer le parlement fédéral pour l’appareillage d’un navire embarquant 230 hommes à son bord ne peut que faire sourire sur l’autre rive de l’Atlantique. 


L’application L’Express

Pour suivre l’analyse et le décryptage où que vous soyez

Télécharger l'app

Télécharger l’app

Sur le même sujet

Dans un tel contexte, les Etats-Unis préfèrent miser sur le Royaume-Uni, « libéré » de ses partenaires européens depuis le Brexit. Pour le Premier ministre britannique Boris Johnson, ce retour en grâce est un succès diplomatique considérable, dont les Européens n’ont pas fini d’entendre parler. 


Axel Gyldén

Les plus lus

Opinions

Chronique

Sandrine Rousseau est candidate à la primaire des écologistes.Par Sylvain Fort

Chronique

Emmanuel Macron, à ce stade de la compétition, imprime son rythme : il y a eu l'international et l'immigration à la mi-juillet, avec la crise afghane, estime Chloé Morin.Par Chloé Morin

La ligne verte

La finance est un moteur de la sortie de crise. Encore faut-il qu'elle oriente sa stratégie vers la réponse à l'urgence climatique ces dix prochaines années.Par Pierre Abadie, responsable Climat, Tikehau Capital

Chronique

"Ce qui fait la force de la technologie des "chatbots" est aussi ce qui fait sa faiblesse, puisque en lissant les aspérités du réel, elle nous empêche d'y faire face et d'y trouver notre place."Par Marylin Maeso

SourceLEXPRESS.FR

CES ARTICLES PEUVENT VOUS INTÉRESSER ARTICLES POPULAIRES

ARTICLES CONNEXES

1 COMMENTAIRE

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

POPULAIRE CETTE SEMAINE

Rejoignez nous sur Facebook