Valérie Toranian. La victoire du RN, la déconfiture de la Nupes, le crash de Jupiter

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La déferlante appelée de ses vœux par Jean-Luc Mélenchon a bien eu lieu. Pas au sein de l’alliance autour de la France insoumise, la Nupes, mais à l’opposé du spectre politique, dans les rangs de la droite populiste. C’est la vraie surprise de ce scrutin : la victoire de Marine Le Pen qui envoie 89 députés à l’Assemblée nationale contre 8 précédemment. Le RN devient le premier parti d’opposition, devant la France insoumise, 72 députés et les Républicains 61.

Marine Le Pen elle-même n’y croyait pas, elle qui avait envisagé au mieux une quarantaine d’élus. Elle parle d’« émerveillement », de « grande émotion » et va désormais se consacrer à son rôle de présidente de groupe. Elle réclame la présidence de la Commission des finances et la vice-présidence de l’Assemblée, en tant que premier parti d’opposition. Mais la Nupes lui dispute le titre. Jean-Luc Mélenchon a même proposé, sans succès, de ne constituer qu’un seul groupe parlementaire, le groupe Nupes, pour lui passer devant. Et du même coup faire disparaître définitivement les groupes parlementaires de ses « alliés », le PS et les Verts. Ben voyons…

« Le grand remplacement a eu lieu : celui de la droite par le RN et de la gauche par la France insoumise. »

La gauche n’a rien gagné avec la Nupes, puisque son score est historiquement bas si on le compare à ceux obtenus dans les précédentes élections, exception faite de 2017 où nombre d’élus de gauche avaient rejoint la majorité présidentielle. Après avoir proclamé qu’il avait atteint son objectif (empêcher la majorité absolue pour Macron), Jean-Luc Mélenchon a tout de même avoué sa déception. Il ne sera pas Premier ministre, fin de la farce. La France insoumise fait cependant un bond spectaculaire puisqu’elle ne disposait dans l’ancien hémicycle que de 17 députés. Olivier Faure n’obtient que 26 députés et un beau plat de lentilles personnel en récompense de son allégeance à LFI. Le grand remplacement a eu lieu : celui de la droite par le RN et de la gauche par la France insoumise.

Les Républicains, supposés « faiseurs de roi » vis-à-vis de la majorité relative présidentielle, sont dans le pétrin : s’allier avec la macronie c’est trahir les électeurs qui ont clairement fait le choix d’une rupture avec la majorité présidentielle (sinon ils auraient voté Ensemble !). S’ils s’allient avec la majorité, ils risquent de le payer très cher lors des prochaines élections. Or, tout le monde a déjà en tête la probabilité d’une dissolution de l’Assemblée. « Nous ne sommes pas des bloqueurs mais nous ne sommes pas à vendre », déclare Xavier Bertrand. Délicate ligne de crète.

« Dans notre Ve République monarchique, pour la première fois, le roi est nu. »

En France, la culture de coalition qui existe en Allemagne ou en Italie (avec des différences) est inexistante. L’idée de compromis est immédiatement assimilée à une compromission. On se fige dans des postures, on refuse le marchandage. Lorsqu’on veut discuter rapprochement, on le fait en coulisses, planqués dans des arrière-salles de restaurants ou des maisons d’amis qui garantissent l’anonymat et la discrétion. De l’adultère politique. Des basses œuvres honteuses, nauséabondes, immorales. Il ne va pas être évident de changer des décennies de mœurs politiques. Depuis 1789, on préfère procéder par ruptures et par table rase. Notre inconscient révolutionnaire est inscrit dans nos gènes. Et les forces radicales ne font que souffler sur les braises. Dans notre Ve République monarchique, pour la première fois, le roi est nu.

C’est plus qu’une gifle, c’est un camouflet pour Emmanuel Macron : Ensemble ! perd 157 circonscriptions et obtient une majorité très relative de 245 députés. Le président paye son arrogance et ses flottements. Comment va-t-il réagir face au message clair et définitif que lui ont envoyé les électeurs qui ne veulent plus de sa politique ? Rester sur l’Olympe et continuer à jupitérer tout seul dans son coin en tentant, au coup par coup, d’obtenir des majorités ? Attendre cyniquement que le spectacle de la France ingouvernable devienne insupportable et organiser la dissolution de l’Assemblée dans un an, deux ans ? En espérant recomposer un « cercle électoral de la raison » autour de lui ? La seule façon de prendre acte du séisme politique serait un changement de Premier ministre immédiat avec une personnalité de droite. Le fera-t-il ?

« La moitié de la France n’a pas voté. Elle forme une majorité antipolitique : celle des invisibles, des désabusés, des déprimés. »

Notre pays n’est pas seulement ingouvernable, il est profondément bloqué. La moitié de la France n’a pas voté. Elle forme une majorité antipolitique : celle des invisibles, des désabusés, des déprimés. Si on y ajoute les forces antisystèmes, contestataires et radicales qui ont voté pour les extrêmes, cela donne un pays en rupture à presque 70 %. La France périphérique contre la France urbaine, celle des outsiders qui se sentent profondément exclus et celle des insiders qui n’ont pas à se plaindre de leur situation. Notre crise n’est pas seulement politique et institutionnelle. C’est une crise existentielle et culturelle. Si le pouvoir d’achat est la première préoccupation des Français, ce n’est pas uniquement parce que certains n’arrivent pas à finir leur fin de mois. C’est aussi parce que le pouvoir d’achat représente le pouvoir d’exister dans une société où les valeurs traditionnelles (et populaires !) du travail, de l’autorité, de l’héritage républicain, du patriotisme ont été détrônées par les emblèmes de la consommation et de la jouissance immédiate. Le téléphone mobile est considéré comme produit de première nécessité (et il l’est la plupart du temps car ne pas l’avoir est pénalisant) ; les réseaux sociaux et leurs algorithmes imposent une surenchère permanente de consommation ; et la vie rêvée sur Instagram impose ses normes irréelles, favorisant amertume, jalousie et ressentiment. Le fossé ne peut que s’agrandir entre ceux qui jouissent de leur statut et ceux qui courent après la jouissance dans une perpétuelle insatisfaction.

Comme l’explique parfaitement Jérôme Fourquet dans le Figaro Magazine, « il y a donc quelque chose d’éminemment statutaire dans la consommation et le fait que des millions de Français de la classe moyenne soient entravés dans leur pouvoir d’acheter et soient donc relégués au rang de citoyen-consommateur de seconde zone, constitue une bombe politique, que les responsables étatiques tentent de désamorcer par la politique du carnet de chèques ». Face à cette ardente obligation de consommer, l’État est perçu comme l’instance devant satisfaire un manque perpétuel. Les partis qui promettent toujours plus d’argent magique ont de beaux jours devant eux. Mais la frustration qu’ils engendreront (car comment être à la hauteur d’une attente qui en masque tant d’autres ?) est une bombe à retardement.

© Valérie Toranian

SourceTRIBUNEJUIVE.INFO

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