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L’annonce est tombée ce lundi 10 juin après une polémique de trop. Dorénavant, le prestigieux quotidien New York Times ne publiera plus aucune caricature de presse dans les colonnes de son édition internationale, tirée dans 180 pays, concluant par la même occasion le contrat de deux caricaturistes.

Le journal a affirmé réfléchir depuis longtemps à « aligner » l’édition internationale sur celle publiée aux États-Unis et compte dès le 1er juillet mettre ce projet à exécution.

Au delà de cette décision symboliquement forte, l’arrêt des caricatures dans l’un des quotidiens les plus lus au monde vient à nouveau remettre la question de la liberté d’expression et celle de la censure au centre des débats.

Virulente polémique

L’arrêt des dessins politiques dans les colonnes du New York Times intervient un mois après une nouvelle polémique liée à un dessin jugé antisémite. Le dessin en question représente le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, dessiné sous la forme d’un chien d’aveugle et affublé d’un collier et d’une étoile de David. Celui-ci est tenu en laisse par le président américain Donald Trump, aveugle et également coiffé d’une kippa sur la tête.

La caricature polémique d’Antonio Moreira Antunes. – © Antonio Moreira Antunes – New York Times

Cette caricature du dessinateur Antonio Moreira Antunes a rapidement déclenché un immense tollé au sein de la communauté juive mais également sur les réseaux sociaux. Rapidement, le journal a présenté ses excuses et exprimé ses regrets, affirmant que le dessin était « clairement antisémite et indéfendable« .

Pour Nicolas Vadot, dessinateur attitré du Vif/L’Express et du quotidien l’Echo, le dessin est très maladroit pour différentes raisons mais pas forcément antisémite.« Le problème ici réside dans certains symboles dont l’essentialisation d’un animal, un procédé récurent dans la caricature politique. On a ici un humain représenté par un chien tenu en laisse et un autre humain », explique-t-il. « Les deux autres éléments graphiques qui posent problème sont la kippa et l’étoile de David. On pourrait par exemple interpréter ce dessin en affirmant que la maison blanche est une institution juive. Si l’on ne prend que l’étoile de David et pas le drapeau israélien, ce n’est plus un symbole politique mais bien ethnique. Ce dessin est maladroit car il porte à confusion ». 

Face à la virulence de la polémique, la direction du NYT a décidé d’aller plus loin. Une procédure disciplinaire à l’encontre du responsable d’édition qui avait autorisé la caricature en question a été lancée par le directeur de la publication, Arthur Ochs Sulzberger Jr. Une décision cohérente selon Nicolas Vadot. « La première responsabilité, c’est d’abord celle du rédacteur en chef et pas du dessinateur. Ce dernier est responsable de ce qu’il dessine, pas de ce qui est publié« .

Dans le même temps, il a également été décidé de ne plus utiliser de dessins provenant d’une société extérieure, comme ce fut le cas pour la caricature d’Antonio Moreira Antunes, dessinateur peu étranger à la polémique lorsqu’il s’agit d’évoquer son travail.

Même si ces dessins sont déjà bannis de son édition américaine depuis plusieurs années, l’arrêt total de ce genre de publications fait largement réagir. Malgré un contexte fortement touché par une recrudescence des actes antisémites (notamment aux Etats-Unis), le fait que les coups de crayons s’effacent devant les critiques ne présage rien de bon pour l’état de la démocratie et la liberté d’expression.

Vers une dictature des réseaux sociaux?

Dans un communiqué publié sur son blog personnel, Patrick Chapatte, l’un des dessinateurs stars du journal, ne cache pas sa déception. Après plus de 20 ans à travailler comme caricaturiste, il déplore le manque de recul affiché par les éditeurs lorsqu’une tempête médiatique s’abat sur eux. « Je crains que cela ne concerne pas uniquement les dessins, mais aussi le journalisme et l’opinion en général. Nous sommes dans un monde où les foules moralistes se rassemblent sur les médias sociaux et se soulèvent comme une tempête frappant les salles de rédaction ».

Il fait également remarquer que ces dernières années, certains des meilleurs dessinateurs de presse aux Etats-Unis, comme Nick Anderson et Rob Rogers, ont perdu leur travail parce que leurs éditeurs les trouvaient trop critiques envers Donald Trump. Pour lui, « les caricatures politiques sont nées avec la démocratie. Et lorsque la liberté est menacé, elles le sont aussi. »

Par la voix de James Bennet, son responsable de la rubrique éditoriale, le quotidien a pourtant indiqué vouloir continuer à travailler à avec Patrick Chappatte ainsi qu’avec Heng Kim Song, autre caricaturiste vedette, dans le futur. « Nous sommes reconnaissants et fiers  du travail accompli par les deux dessinateurs, Patrick Chappatte et Heng Kim-song, au fil des ans (…) Le New York Times continuera à investir dans des formes de journalisme d’opinion, y compris visuelles, qui expriment des nuances, une complexité et une voix forte à partir d’une diversité de points de vue« , explique-t-il dans ce communiqué. 

Ce constat que les réseaux sociaux modifient les choses, Nicolas Vadot le partage également. « Le problème est multiple car la presse écrite se vend de plus en plus mal donc elle a tendance à ratisser le plus large possible mais on a aussi la barbarie des réseaux sociaux qui intervient aujourd’hui (…) Si ces dessinateurs ont été virés, c’est à cause de la pression des réseaux sociaux ». Et de rajouter: « On est dans une société ou on l’impression de ne plus pouvoir débattre »

Même son de cloche chez duBus, caricaturiste, auteur de BD et illustrateur. « On est entré dans l’ère de la plainte. Avec les réseaux sociaux, on s’en rend de plus en plus compte« , rajoute-t-il. « Ce qui a changé dans le métier, c’est que cela devient de plus en plus difficile de faire un dessin sans récolter de plaintes. Cette société se morcelle de plus en plus en groupes indépendants et donc on fâche toujours quelqu’un. Le terrain devient donc de plus en plus glissant« .

Un dessin de Patrick Chappatte publié en Une du New York Times en Janvier 2015, après les attaques de Charlie Hebdo Un dessin de Patrick Chappatte publié en Une du New York Times en Janvier 2015, après les attaques de Charlie Hebdo – © Patrick Chappatte

Danger pour la démocratie

Cette décision d’arrêter totalement la publication de caricatures fait bien évidemment réagir dans les sphères concernées. Plantu, célèbre dessinateur du quotidien français Le Monde et fondateur de l’association Cartooning for peace, a vivement critiqué le bannissement des caricatures politiques dans les éditions internationales du NYT.

Interrogé par l’AFP, le dessinateur se dit convaincu que le journal, qui s’est « aplati devant les réseaux sociaux en s’excusant plusieurs fois d’avoir publié un dessin« , va « se ressaisir » et dire qu’il a eu « tort de se séparer des dessinateurs, car on ne peut pas imaginer des journaux sans les images d’opinion« .

« L’humour et les images dérangeantes font partie de nos démocraties« , a estimé le caricaturiste historique du journal Le Monde. A travers l’association Cartooning for peace et avec l’ONG Reporters sans frontières, Plantu mène justement une campagne pour que le dessin de presse soit reconnu par l’Unesco comme un droit humain fondamental.

Pour Nicolas Vadot, les dessinateurs sont avant tout là pour rappeler aux adultes qu’ils ont jadis été des enfants afin de leur éviter de sombrer dans le cynisme. « Si l’on sombre dans le cynisme, on sombre dans la barbarie. Le problème, c’est que l’on a toute une génération de dirigeants populistes aujourd’hui qui font de la caricature plutôt que de faire de la politique. C’est extrêmement inquiétant car on a une banalisation de la bêtise institutionnalisé« , rajoute-t-il. « Cette décision est extrêmement problématique pour moi car c’est la diversité des opinions qui est remise en question et notamment ce rapport au dessin et à l’enfant ».

Un avis partagé par duBus qui considère que la caricature est un thermomètre de la démocratie. « Je le vois comme quelque chose d’important qui permet de faire sourire d’une actualité pas toujours rigolote. Cela ne doit pas forcément créer une polémique. Cela sert à alléger l’actualité. Si l’on supprime cela, c’est un mauvais symptôme de l’état de notre démocratie« .

Un art qui dérange? 

Nicolas Vadot estime que le dessin de presse est une invitation au débat et une mise en perspective par rapport à une information sérieuse. « J’ai l’impression maintenant que l’on va décider que les aléas du monde ne peuvent plus être exprimés que par des gens à la plume ‘sérieuse’, hors le dessin de presse c’est quelque chose de très sérieux car c’est une autoroute vers votre inconscient »

Pour le caricaturiste, faire correctement du dessin politique requiert du travail, de l’expérience, de la réflexion et de la mise en perspective. « Il a y ce coté extrêmement dérangeant dans le dessin de presse car il met les gens à nus. Il les fait enlever leur carapace sociale que les gens ont construits toute leur vie »

« Ce qui est ironique dans toute cette histoire, c’est qu’après les attentats de Charlie Hebdo, on a cru que les islamistes auraient la peau des caricatures mais finalement c’est nous même qui allons nous tirer des balles dans le pied avec l’autocensure« , conclue duBus. 

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