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Dimanche, la police israélienne a recommandé l’inculpation du Premier ministre israélien dans un troisième dossier. Décryptage des conséquences politiques et juridiques de cette décision, ainsi que de la défense très offensive du leader du Likoud.

« Quel cadeau de Hanoukka ! », a ironisé Benyamin Nétanyahou devant un parterre de militants Likoud réunis dimanche soir en banlieue de Tel-Aviv. Quelques heures plus tôt, la police israélienne rendait publiques ses conclusions dans le « dossier 4000 », dit aussi l’« affaire télécoms ». Comme ils l’avaient fait en février dans les dossiers 1000 et 2000, les enquêteurs recommandent à nouveau l’inculpation du Premier ministre israélien pour « pots-de-vin, fraude et abus de confiance ». Ainsi que celle de sa femme, Sara Nétanyahou, pour « obstruction » à la justice, alors que celle-ci est déjà embourbée dans une affaire de frais de bouche.

Que reproche-t-on à Nétanyahou dans ce dossier ?

Le couple Nétanyahou est soupçonné de s’être acheté une couverture médiatique positive sur le site d’informations Walla (l’un des plus lus du pays), propriété du magnat des télécoms Shaul Elovitch, en échange d’un coup de pouce du Premier ministre pour un deal mirifique. Cette partie de l’affaire, particulièrement complexe, impliquerait le remplacement du directeur de cabinet du ministre des Communications (l’une des nombreuses casquettes de Nétanyahou à l’époque) afin d’assouplir certaines régulations antitrust permettant de valider la fusion de Bezeq, l’opérateur historique israélien, avec un autre groupe de télécom dans lequel Elovitch avait des parts. Une manœuvre financière flirtant avec le délit d’initié qui aurait rapporté des centaines de millions de dollars à l’industriel.

En contrepartie, Elovitch et ses proches auraient relayé les exigences des Nétanyahou au sujet du contenu publié sur Walla, allant des « photos flatteuses » à la suppression d’articles hostiles. Le scandale illustre à nouveau l’obsession de « Bibi » pour les médias et sa volonté de contrôle : le dossier 2000 porte aussi sur une tentative d’infléchir la ligne éditoriale d’un journal, celle du quotidien Yediot Aharonot, le plus lu du pays derrière le gratuit Israël Hayom, financé par Sheldon Adelson, un soutien de Nétanyahou.

Quelles suites judiciaires ?

Dans l’immédiat, rien ne change. L’inculpation du Premier ministre reste dans les mains du procureur général, Avichai Mandelblit. Rien de moins que le « Juif le plus puissant du monde » selon le classement annuel d’influence du Jerusalem Post en septembre, l’ancien chef de cabinet de Nétanyahou, à qui il doit son poste, est perçu comme celui qui mettra fin (ou non) au règne du « roi Bibi ». Le juriste a fait savoir qu’il trancherait sur tous les dossiers en même temps, une fois les investigations terminées. C’est désormais le cas. Dans les quatre enquêtes visant Nétanyahou, la police ne l’a absous que dans un seul dossier (le 3000, « l’affaire des sous-marins »), tout en chargeant ses proches, dont son cousin et avocat.

Selon les médias israéliens, Mandelblit voit l’affaire télécom comme la plus grave et la plus étayée. « La balle que Nétanyahou ne pourra éviter », aurait-il dit au chroniqueur judiciaire du Jerusalem Post. Toujours selon le quotidien, Mandelblit serait enclin à proposer un « plaider-coupable » à Nétanyahou, lui évitant un procès public afin d’« épargner sa dignité ». Mais en échange de sa démission et de sa promesse de quitter la vie politique. Cependant, tout porte à croire que Nétanyahou compte, s’il est inculpé et réélu, continuer à gouverner jusqu’à son éventuel procès, ouvrant la voie à une crise institutionnelle sans précédent.

Quelles conséquences politiques immédiates ?

Là encore, grosse impression de déjà-vu. A nouveau, les ténors de l’opposition ont appelé à sa démission et les porte-flingues du Likoud ont martelé leur thèse d’un putsch « gauchiste » médiatico-policier, instrumentalisé par une opposition incapable de gagner par les urnes. Les rivaux de Nétanyahou au sein de la coalition, eux, se font discrets. Les recommandations de la police dans les dossiers 1000 et 2000 n’avaient pas entamé la popularité du Likoud dans les sondages. Peu probable que ce dernier rebondissement n’inverse la tendance, le fond du dossier étant connu et la base du Likoud acquise à la thèse de la « chasse aux sorcières » martelée par Nétanyahou depuis plus d’un an.

Néanmoins, depuis le cessez-le-feu à Gaza et la démission du ministre de la Défense mi-novembre, le Premier ministre doit composer avec une coalition rabougrie et instable, quasi-paralysée à la Knesset. Et comme une mauvaise nouvelle n’arrive jamais seule, la Cour suprême a refusé dimanche la demande de report du gouvernement pour légiférer sur la jusqu’ici insoluble conscription des juifs ultraorthodoxes, véritable épine dans le pied de Nétanyahou depuis son alliance avec les partis religieux. Ce dernier devra donc sortir de son chapeau un compromis et le faire voter sous six semaines, au risque d’une implosion de sa coalition, entraînant la tenue d’élections anticipées. Scénario redouté par « Bibi », qui veut garder la main sur le tempo du scrutin, afin de le transformer en référendum sur ses déboires judiciaires.

Comment Nétanyahou s’est défendu ?

Par l’attaque. Apparaissant comme à son habitude en prime-time à la télévision, en direct d’un meeting du Likoud, le Premier ministre s’est livré à un réquisitoire contre la police, et notamment son chef sur le départ, Roni Alsheikh. Pour Nétanyahou, le fait que ces « allégations folles » soient dévoilées lors du dernier jour du mandat d’Alsheikh démontre qu’il s’agit d’une vendetta toute personnelle, estimant qu’il n’est pas « sain » d’enquêter sur les relations entre politiques et reporters. Comprendre : si tout politicien qui se respecte fricote avec les patrons des médias, « ça n’intéresse la police que lorsque c’est Bibi », jure-t-il. Dans une longue tirade, il a égrené les scandales ayant touché les services d’Alsheikh et fustigé les fuites dans les médias. Du Trump dans le texte : ce n’est pas moi qui suis corrompu, c’est la police et les journaux. Et de faire chanter à la foule son mantra, sans doute son futur slogan de campagne : « Il n’y aura rien, parce qu’il n’y a rien. »

Pour mesurer la chutzpah (le culot, en yiddish, vertu cardinale en Israël) de Nétanyahou, il suffit de voir l’ahurissant clip diffusé par ses services le même jour, à l’occasion du début des fêtes de Hanoukka. On y voit le Premier ministre faisant la queue pour des beignets, prisés en cette saison festive, et vanter ses mérites à un citoyen lambda. Ce dernier blague sur un éventuel « dossier 5000 » à venir. Nétanyahou : « Oublie ça… qui tient le compte de toute façon ? »

Photo : Benyamin Nétanyahou à Ramat Gan, dans la banlieue de Tel-Aviv, le 2 décembre 2018. Jack GUEZ / AFP

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